Sylc, La ronde des chiens fous

Sylc, La ronde des chiens fous

Le rouge pour tout dire et pour tout montrer – Sylc

Il ne fait aucun doute que Sylc est la géographe particulière du corps. Elle englobe les phénomènes physiques, biologiques et humains qui surviennent lorsque le chien s’en empare selon des topographies qui égarent. S’instruisent des « viols » particuliers, des intrigues étranges. Des parties se jouent dans le corps mais elles demeurent énigmatiques, non révélées. Sans doute la peinture montre mais plus encore dissimule. Un contenant caché la détermine selon des courbes de niveau très douces, à peine perceptibles par endroits, et qu’on imaginait improbables. Là où le rouge est mis, la femme est renvoyée à ce qui dépasse son destin biologique, universellement dégagé de toute immunité, par la présence grossissante du chien. Demeure néanmoins la vie avec ses mouvements contraires, son dynamisme, ses échecs et ses bonheurs.
Le parti-pris du rouge permet de biffer tout retour nostalgique vers une époque révolue. Il n’offre plus le miroir d’une coloration déformante par faux-effet de réel. Il ne s’agit pas de plonger la femme dans le morbide mais de montrer en quoi les autres couleurs transpirent et narrent une histoire qui ne convient pas. Le supplément de réalisme qu’octroie le rouge peut donc satisfaire une créatrice avide de toucher les lieux impénétrables de l’être.

Face au mensonge et à l’inanité de la fausse évidence qui épuisent le monde au lieu de le montrer, le rouge incandescent permet de créer un chiasme, il concentre un duo étrange en évitant toute intrusion réaliste. De l’humanisation charnelle est conservée non pas la chose mais son dedans. Le rouge devient le portant intérieur de l’être et de son rapport au monde. Il introduit une force d’abstraction pour atteindre des effets sensoriels plus profonds que le réalisme faussement flagrant et purement reprographique.
Les chairs entrevues s’opposent à ce que Deleuze nomme « image affection ». Non que Sylc cherche la désaffectation de l’affection mais la peinture n’est plus le lieu des fantasmes. On peut parler paradoxalement d’une image plus expressionniste qu’impressionniste puisqu’elle touche à une figure mythique dans la mesure où chaque personnage se dégage de tout caractère étroitement particulier et psychologique. Le renversement de l’image, l’innommable créent des obscurités paradoxale mais ouvrent autant la possibilité de trouver une brillance capable de donner un relief paradoxal aux mouvements et aux poses des corps « habités » par la bête ou une autre présence tierce.

Le regard bute, tout en en persistant, à pénétrer l’enceinte d’une densité de plombagine. Le rouge s’adresse plus à la sensibilité qu’à la raison. Il devient non un style plastique mais l’unité thématique et le mouvement général de l’œuvre capable de générer des effets picturaux particuliers. Il s’agit de suggérer un indicible dans lequel l’émotion n’est plus une sensibilité cutanée mais quelque chose de grave, de profond. Une magie effervescente d’un nouvel ordre est en marche sans pour autant le fermer sur lui-même dans une perspective mallarméenne – telle qu’elle apparaît dans Le coup de dé.
De plus ce n’est jamais le lieu pour le lieu qui intéresse Sylc. Elle l’exclut pratiquement, arrache toute diégèse puisqu’il s’agit de signifier l’enfoncement de l’être dans sa nuit qui peut cacher une lumière L’œuvre représente la volontaire dysharmonie qui va à l’envers de toute harmonie imitative. C’est aussi le plus sûr moyen de concentrer le regard sur le rouge où le lent engloutissement d’un monde se retourne pour offrir la possibilité de voir au cœur du noir en un travail expérimental même s’il existe sans doute pour Sylc en cet adjectif des pressions ou sous-entendus trop formalistes, des partis-pris « esthétique pour l’esthétique ».

L’artiste met l’accent sur un travail et une technique qui ne connaissent que peu d’équivalents. Ils permettent de parvenir au fond du visible où la nuit galope vers une aube. La peinture n’est donc pas un moyen de finir mais de recommencer au sein même de prises où parfois le corps chancelle dans le fantôme d’un geste. L’œuvre crée  l’apparition unique d’un lointain proche où l’être est rendu à sa misère comme à sa gloire. Il prend, ainsi, une essence secrète : il est douloureux, mais sa douleur n’a rien à voir avec celle des Pietà.

jean-paul gavard-perret

Sylc,
– La ronde des chiens fous, exposition, Le Château d’eau, Bourges, à partir du 20 mars 2015.
– livre éponyme, 10,00 €.

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