De Charles Juliet à l’ismaélisme pour secourir le silence
Quel est le rapport entre la découverte de la statue de Sainte-Anne par Yvon Nicolazic, Charles Juliet et la philosophie islamique ? A priori, aucun, si ce n’est celui qui écrit à présent cet article en se demandant quel est le rapport entre la découverte de la statue de Sainte-Anne par Yvon Nicolazic, Charles Juliet, Claude Roy et la philosophie islamique ? A priori, aucun si ce n’est…
Est-ce que vous vous souvenez de cette merveilleuse mise en abyme de Sadegh Hedayat dans La chouette aveugle ? Peu importe, la relation entre toutes ces lectures est le silence, ce bienheureux moment à partir duquel le monde n’a plus cette profondeur sociale qui le ternit. Il fut un temps où le silence flottait en chacun de nous comme une note indispensable, comme l’affûtage de nous-mêmes.
Dans ses poèmes, Charles Juliet nous rappelle qu’être mutique et s’en trouver bien relève autant de cet aiguisement de soi que de l’affût de soi ; si bien que là, à l’abri de la bulle sonore qui gigote désormais partout, on peut encore se dire : « bien que tant / de déchets et d’épaves/ aient été déversés là / suis-je vraiment un ravin ». Le silence est un précipice où il est plaisant de se jeter régulièrement puisqu’on en revient toujours. « Tous mes chemins mènent / à la faille / dont ils m’ont éloigné / tous mes mots / conduisent / vers un certain silence ».
Dans Affûts, Juliet prouve – même si le terme est impropre – qu’il est impossible de se découvrir et, heureusement, puisque, si l’on était soi-même, que ferions-nous avec ? « Qui est vrai / il ne peut le dire. Mais qui se tait par / vérité, son silence ne dit rien ». Le naturisme de soi ne doit jamais être toléré. Il n’y a pas de plage qui tienne. Et c’est là que l’on rejoint la dialectique du Tawhid, cet islam ismaélien si puissant décrit par Henry Corbin : « les anciens Gnostiques recouraient à des désignations purement négatives, afin de préserver l’Abîme divin de toute assimilation avec quelque chose de dérivé : Inconnaissable, Non-nommable… « celui que ne peut atteindre la hardiesse des pensées ». On ne peut lui attribuer ni noms, ni attributs, ni qualifications, ni l’être, ni le non-être… Il n’est pas, il fait être, il est le faire-être ».
La mystique rhénane et Heidegger ne diront rien d’autre. Ce n’est pas de la petite bière tout cela. C’est Sainte-Anne s’ingéniant à faire-être en se découvrant aux yeux d’un Breton qui ne confondit pas « autour avec alentour ». Claude Roy, À la lisière du temps, évoque « l’envers du silence ». Est-ce cela être ? L’envers du silence, qui est une manière de silence plus percutant encore, facilite le fourmillement de l’être. L’extinction du silence l’éteint.
Cette espèce menacée par la prolifération technique des sonorisations, notamment portatives, par l’urbanisation des menaces contre le taire, par la découverte de soi, c’est-à-dire l’exact opposé de la question de l’être, par l’amenuisement des personnes en individus (simples sujets répliqués dans la sphère du droit et du bruitage) et, enfin, par la persistance du roman comme technique de taille du silex, n’a plus guère de refuge, pas même dans « l’et cætera d’un matin ordinaire… et l’et cætera du catalogue des choses existantes ».
Le silence était un moyen de transport allusif que plus grand monde n’a envie de prendre, car c’était « un sentier sournoisant dans les ronces ». Si même Mike Brant savait (il le chante dans Qui saura) que le bonheur n’existe pas, comment se fait-il que plus personne ne sache que le silence est à l’origine de l’oraison du Trou ? Mais pourquoi se compliquer la vie, me direz-vous, avec le Néant et son périphérique ? Peut-être tout simplement pour éviter de devenir un spécialiste de l’agenouillement, un législateur surnuméraire de la Fiction et ne pas ressembler à ces écrivains effrayés par l’intelligence artificielle, par exemple, c’est-à-dire par leur propre disparition, puisqu’ils sont au même niveau narratif, alors même que cette intelligence n’a pas encore dépassé le stade anal.
Comme la plupart des romanciers écrivent des rédactions, ils se sentent menacés dans leur « espace d’intersubjectivité » par une machine plus rapide. Ils ressemblent à ces cochers de fiacre face à l’apparition des locomotives à vapeur. Ils aimeraient continuer à sentir le crottin et le bruit des sabots de leur verbiage collégien. Autre illustration : alors que je déjeunais seul dans un restaurant turc, je fus le témoin d’une discussion entre deux danseuses. L’une, plus bavarde et péremptoire que l’autre, dissertait sur ce qu’elle était ou croyait discerner en elle. Je buvais mon thé noir lorsque j’entendis distinctement : « je suis au bon endroit de moi-même et j’aimerais aller plus loin ».
D’instinct, je compris la relation entre les poètes, la philosophie ismaélienne, Maître Eckhart et tout le toutim ontologique. Je fus plus iranien que jamais : « plus Dieu est en toutes choses, plus il est en dehors d’elles ». Je sus, sous la lampée de thé chaud, que je ne me rencontrerai jamais et qu’il était préférable de secourir le silence grâce à ce non-rendez-vous. Je compris, sans aucun concept dicible, ce qu’Yvon Nicolazic avait découvert en déterrant la statue de Sainte-Anne dans le taciturne Morbihan.
valet molet