Dans la chaleur des images : entretien avec Alice de Miramon
Les Princesses d’Alice de Miramon introduisent le voyeur dans leurs propres fables. Elles lui donnent par procuration une figure et tentent de lever l’hypothèse non du « qui il est » mais du « si il est ». Pour l’accréditer, l’artiste reconstruit des demeures de l’éros : le voyeur en est affecté. Il croit à la transparence de la fable et de son leurre puisque l’ensemencement de la créatrice le plonge en une étrange folie : celle d’avouer une faute qu’il n’a pas commise mais dont la peinture est, d’une certaine manière, le fruit.
Il s’identifie à certains personnages ou animaux au mirage des ressemblances que l’artiste invente. Elle y glisse des indices comme au fond d’un jeu de pistes. La « raison » inclinerait au retrait : mais la sensation reste la plus forte car l’aura sensuelle demeure indélébile.
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Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Je me réveille automatiquement quel que soit le jour au bout de 5 à 6 heures pile de sommeil, 7 si j’ai de la chance. J’attends que le jour se lève. Mon premier geste est de me mettre à ma table avec un bon café. Je fais un ou deux dessins, après ma journée peut alors commencer.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils ne sont jamais partis ! Je les rejoins en peignant. J’étais très contemplative. Je partais sous la pluie au bord de la rivière parce qu’il n’y avait personne et que je pouvais rêver sans être dérangée. Lorsque mon enfance s’est arrêtée, j’ai eu le choc d’un autre monde et celui-là m’a paru tout de suite très compliqué, la peinture est devenue alors un refuge idéal, un rêve éveillé.
A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai renoncé à mes plus grandes peurs et chagrins, pour en accueillir de nouveaux. La vie est ainsi plus riche et plus colorée mais tout aussi effrayante.
D’où venez-vous ?
Je suis née à Dakar. Mon père était Français, ma mère vient des Etats-Unis. Nous avons grandi avec la possibilité d’un ailleurs et plusieurs cultures. J’ai toujours aimé voyager, j’étais touriste dans les villes où j’habitais, je traversais la ville de long en large. En devenant maman, j’ai restreint mon périmètre, mes tableaux voyagent pour moi.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
J’ai demandé à conserver deux estampes japonaises qui seraient d’Utagawa Kunisada (1786-1865) auxquelles je tiens beaucoup. J’étais restée à les regarder longuement un jour où j’étais en quarantaine chez mes grands-parents. Je n’étais jamais malade, et cette contemplation m’a marquée. Cela transparaît encore dans mon travail aujourd’hui.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Mon grand plaisir quotidien, c’est de voir mes filles débarquer le matin, j’ai toujours un pincement de joie au cœur.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes et écrivains ?
Ce qui est une chance lorsqu’on vous désigne comme artiste est de pouvoir communiquer avec les autres grâce à votre travail. Je suis touchée par la diversité des gens qui me témoignent leur intérêt. C’est encore pour moi une surprise et je pense que c’est une chance immense qui m’est donnée. Je n’aurais probablement jamais osé continuer à dessiner sans eux. Une fois un langage posé, les possibilités semblent infinies. Ce qui est peut-être particulier, c’est la fluidité et la facilité à peindre aujourd’hui. Ça et la quantité de dessins. Il m’a fallu plusieurs années avant de pouvoir peindre de cette façon.
Comment définiriez-vous votre approche de l’éros ?
J’ai fait une série en référence aux dessins indiens du Kama Sutra du VIIè siècle. À la base, c’était pour une exposition collective à laquelle j’avais participé, et j’avais choisi ce thème. Ce qui m’amuse, c’est la façon dont ils font des acrobaties tout en ayant l’air complètement détachés. Je voulais parler du désir d’un point de vue féminin, tout en évoquant le sentiment amoureux. Les premières à me les acheter étaient des femmes.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
C’était un portrait de famille immense dans l’escalier. Le mystère était que, peu importe l’endroit où l’on se trouvait, on pouvait prétendre croiser son regard.
Et votre première lecture ?
Je ne sais plus. Je lisais énormément adolescente, parfois au volume, pour que cela me dure la semaine. Omnivore. Des grands classiques surtout, tous les Zola parce ce que je voulais aller au bout de sa fresque. Flaubert, Cocteau étaient mes préférés.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Faites-lui tout faire sauf du piano ! Mes cousins apprenaient tous à jouer d’un instrument dès le plus jeune âge et l’un d’entre eux jouait particulièrement bien. La musique, ça m’intimidait beaucoup. L’écouter aussi. Je pense encore aujourd’hui à ces airs qui s’échappaient par la fenêtre, j’imaginais les notes envahir l’air et s’enfuir vers les arbres.
Aujourd’hui, j’écoute de la musique en peignant. Parfois un ou deux morceaux en boucle, cela m’aide à faire disparaître le temps. Elle est importante, elle est vectrice d’émotion et de rythme. J’ai beaucoup écouté du jazz parce que la peinture part sur le même concept : des gammes de notes, de traits, qui s’improvisent en liberté. Agnès Obel ou Philip Glass, dans un autre genre, m’ont inspiré aussi une bonne année.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« L’Écume des jours » de Boris Vian, parce qu’il pouvait aussi bien écrire que jouer de la musique, et que l’humour, la poésie y sont présents partout. Je ris et je fonds à la fois.
Quel film vous fait pleurer ?
Quasiment tous ! Je suis facilement émue. Le sentiment de honte m’a quitté depuis longtemps, je me dis que si le ridicule tuait, on serait probablement tous morts depuis longtemps.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Encore moi, ça ne change jamais. J’ai cru à un moment que je vieillirais tout à coup, du jour au lendemain, tellement je trouvais que c’était globalement la même chose, mais ça a l’air de venir progressivement. J’ai essayé de croire au pouvoir de la crème antirides, mais ça m’est vite passé.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
À tous les hommes qui m’ont intimidée à mort. Sauf l’homme que j’aime aujourd’hui. Je lui écris très souvent.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
J’ai un souvenir poétique d’Istanbul. Une promenade en barque sur le Bosphore, conduite par un enfant. Sous la cathédrale Sainte Sophie, on se demande comment la main de l’homme a réussi à construire une chose aussi monumentale en aussi peu de temps. C’était la fin de l’après-midi et le soleil de biais caressait un coin des restes des mosaïques et toutes les couleurs ont pris une profondeur inouïe. J’aime le dédale des rues anciennes, vivantes, la population qui s’installe dans la rue. Et les cafés en hauteur sur les toits, le bal des oiseaux le soir.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Proches je ne sais pas, ceux qui m’inspirent, oui. J’adore le travail des estampes japonaises, les motifs des robes, la puissance des couleurs des enluminures et celles des vitraux des églises. J’aime beaucoup le Douanier Rousseau, j’ai entamé un travail sur le corps et la jungle, la nature et le corps contrôlé, qui ne semble pas vouloir se finir. Et puis il y a les dessins de Cocteau et de Matisse.
L’écrit à une part importante aussi, je peins sur des livres ou des manuscrits sans valeur. Ce qui m’a toujours fascinée dans les vieux livres, ce sont les annotations des lecteurs, ces traces indélébiles et mystérieuses. Les papiers sont un support imprégné de temps et de vie. Lorsque je peins, j’écris souvent un texte, un poème à côté. Ils sont aussi spontanés que le dessin. Je ne les montre pas vraiment. Je partageais avec mon père l’intérêt pour la poésie, Prévert, Baudelaire. J’aurai voulu tous les lire, mais je bloque toujours sur les mêmes.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Aujourd’hui, je ne veux plus rien que ce que j’ai déjà. Parfois, je pense à un truc utile qui me manquerait, mais j’oublie après.
Que défendez-vous ?
La diversité, l’acceptation et l’affirmation de la différence. Je travaille entre autres sur la thématique du corps. Je pense aux tableaux des grands maîtres qui m’inspirent, à travers la rondeur des formes. C’est un postulat. On pousse l’idée de devoir mettre son corps et soi-même dans un cadre. On devrait montrer ou cacher se corps, le contenir, le corseter, pour devenir un objet de possession ou de séduction. Si on ne le fait pas, ce serait un échec, cela nous rendrait moins aptes à s’aimer, à être aimé ?
Il y a des mouvements aujourd’hui qui militent pour montrer la diversité du corps dans les médias et c’est nécessaire. Il y a ce résultat du corps machine, immuable, à maintenir coûte que coûte mince et jeune, avec toutes les dérives que cela comporte. Le corps se donne à voir, comme s’il était un représentant figé de nous-mêmes, mais sourions-nous vraiment en dedans ? L’image de ce corps idéal se suffit-il à lui-même ?
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
Pour moi, c’est la définition d’un amour manqué, plutôt non ?
D’un point de vue féminin, il y aurait qu’une recherche d’approbation d’un désir, alors que nous pouvons aussi être dans la conquête et dans l’affirmation tranquille de la féminité. C’est précieux et généreux, l’amour. L’amour pour moi est multiforme. Il évolue comme tout être avec le temps. Il est composé d’atomes très crochus, de sensualité, de sexualité, d’humour et de tendresse. Lorsqu’il est donné de vivre le sentiment de plénitude à deux, tout en laissant l’autre être et faire ses propres choix, c’est fantastique. L’amour, c’est aimer l’autre dans tout ce qu’il recèle, se supporter parfois et non pas aimer l’idée de l’amour. La complicité du sentiment amoureux, je pensais que c’était totalement utopique avant de l’expérimenter.
J’aime beaucoup le médianoche amoureux de Tournier, où ces amants partagent un amour et des histoires. Une fois l’amour éteint – mais s’éteint-il ?-, il reste d’autres histoires à vivre ou à se raconter.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Je pensais que la réponse était 33 (Douglas Adams – La vie l’univers et le reste).
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Une de mes préférées ? – « Bleu est la couleur de mes rêves » (Miro).
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, le 28 juin 2016.