Comme un coquelicot
Un portrait d’une adolescente troublée, entre douceur et douleur
Mathilde a douze ans. Elle n’a jamais connu son père, et sa mère, malade, ne peut plus s’occuper d’elle ni de son frère. Après quelques mois catastrophiques dans une famille, elle est accueillie provisoirement chez « Tatie Jeanne », une femme sans enfant, propriétaire d’un hôtel déserté. À la campagne, l’adolescente se fond dans la nature qu’elle découvre avec un ravissement sensuel et se ressource en attendant, semble-t-il patiemment, la guérison et le retour de sa mère.
Mais cet apaisement n’est qu’une apparence et la bonne élève joyeuse, voire « dissipée », s’est construit une bulle paradisiaque, bien loin de la réalité qu’elle masque en permanence. Lorsqu’elle croise la route de Kim, orpheline vietnamienne, adoptée par des Français, Mathilde a l’impression d’avoir trouvé son double mais cette amitié bien trop fusionnelle ne sera pas uniquement source de bonheur.
À travers ce roman, écrit à la première personne, Marie-Florence Ehret nous livre un portrait infiniment touchant d’une adolescente troublée. Car Mathilde est bien au centre de l’histoire et non sa situation familiale et sociale. Un portrait magnifique, au style faussement nonchalant qui distille une grâce cruelle et nous permet de suivre Mathilde dans ses atermoiements. L’auteure prend en effet son temps pour nous laisser découvrir ce coquelicot sauvage qui tente d’éclore à l’écart de tous, le temps des regards que Mathilde porte sur tout ce qui l’entoure : les fleurs (le magnolia qui pousse devant sa fenêtre), les animaux de l’hôtel (une chatte grosse et un chien qui sent mauvais) ; mais également les êtres qui gravitent autour d’elle : Jeanne d’abord qui respecte (peut-être un peu trop) sa réserve et son besoin de solitude, Madame Panetti l’assistante sociale dont Mathilde se méfie (ne va-t-elle pas encore essayer de la « placer » ?), Thérèse la femme de chambre rude et gentille, les camarades de collège qui ne savent rien d’elle :
Quand je parlais de chez moi, je disais « on » et ça marchait.
Je ne disais jamais : « ma mère », ni : « Tante Jeanne ». Elles ne savaient même pas que j’avais un frère. Elles savaient juste que je vivais dans un village et que je prenais le car tous les matins pour venir à l’école.
Kim, seule, est digne de sa confiance et partage tous ses secrets :
Kim aimait la joie de la pluie ; moi, j’aimais sa tristesse. J’aimais les orages et la foudre, et tout ce qui bouleversait l’ordre de l’univers. Et maintenant, je l’aimais, elle, comme je n’avais jamais aimé personne.
Comme l’illustre bien le titre, la vie un peu grise de Mathilde se teinte par instant de rouge : le rouge des coquelicots qu’elle aimerait faire pousser dans un jardin, le rouge du twin-set offert à Kim pour son anniversaire, le rouge des premières règles, le rouge de la violence que l’adolescente retournera contre elle.
Entre ouvrages, parfois austères, pour adultes et petits polars pour la jeunesse, Marie-Florence Ehret nous propose une autre facette de son talent, et un style qui lui va bien, qui lui va mieux.
Un roman de douceur et de douleur, écrit d’une plume probablement arrachée à l’aile d’une colombe.
patricia chatel
Marie-Florence Ehret, Comme un coquelicot, Bayard jeunesse, coll. « Millézime », 178 p. – 10.90 €.
A partir de treize ans.