Claude Lafaye, Repos sur l’autoroute

Claude Lafaye, Repos sur l’autoroute

Un polar tendre au ton singulier, dont il ne faut guère attendre de frissons…

Tout commence sur l’aire de la Dauneuse – l’un de ces coins de verdure tranquille aménagés le long des autoroutes pour accueillir les automobilistes fatigués. Mais, en lieu et place de repos, Bernard Arnaud Guillon – dit BAG – jeune cadre bien sous tout rapport de la société WSC, y trouve le corps meurtri et sans vie d’une fille. Virant au verdâtre vomitif, il se serait peut-être enfui sur-le-champ si un routier n’était venu garer son bahut juste à côté de son coupé Peugeot, prenant alors garde que le jeune homme ne s’éloigne pas avant l’arrivée de la gendarmerie.

À quelques pages de là, l’une des collaboratrices de BAG, Annette Leroux – elle porte ses cheveux bruns mi-longs, coupés au carré, tout comme la morte de la Dauneuse – est assassinée de la même manière. Le commissaire Pierre Marceau enquête. Mais il est vite contraint de classer l’affaire. Le temps de laisser en pâture aux lecteurs un cadavre supplémentaire – celui d’une jeune fille elle aussi brune aux cheveux mi-longs coupés au carré, elle aussi tuée à la suite de coups violents portés au côté droit du visage – et le narrateur anonyme cède la place à Pierre Marceau, qui va désormais imprimer son point de vue au récit. Cette intéressante pirouette narrative achève de donner au texte des vingt-cinq premières pages, qui survole comme vus de loin les événements fondateurs de l’intrigue et pose les points essentiels du caractère de Bernard Arnaud Guillon, un statut de « partie d’exposition ».

Avant de poursuivre l’analyse du récit, il importe de souligner un parti pris de mise en page pour le moins frappant : le texte est offert d’un seul tenant, à l’exception des « blancs » typographiques qui viennent aérer l’ensemble. Le refus de cette scansion que représente le chapitrage confère à la narration une sorte de linéarité dont s’accommode assez mal le polar, où le suspense repose en grande partie sur ces interruptions qui se creusent en fin de chapitre – ces fameux cliffhangers dont le maniement est en soi tout un art. Mais justement : a-t-on affaire à un polar au sens classique du terme ? Il y a des cadavres, soit ; un tueur qui procède apparemment toujours selon un modus operandi identique, d’accord ; et le narrateur est commissaire de police… Une histoire de serial killer de plus ? Non, pas tout à fait. Ce type de polar est peut-être en passe de devenir un genre en soi, mais autant dire que le roman de Claude Lafaye s’en distingue nettement ; non par quelque ressort d’intrigue inédit ou surprenant, ni même par le style à proprement parler, mais par le ton – notion subtile qui se saisit dans l’air des mots, leur agencement et leur coloration sans qu’il soit possible de la définir avec autant de précision que celle de « style ».

Un ton singulier qui se forge à coup de familiarités syntaxiques, d’images pittoresques – Bon flic, Bertaut. Beaucoup disaient ancien bon flic, mais dans ces beaucoup, j’en connaissais pas mal qui n’avaient jamais été de bons flics : des as de la brosse à reluire, bons pour faire du vent et de la mousse. – et de jargon argotique flicard ; un ton qui ne ressortit ni à l’humour ni aux frasques langagières d’un San Antonio mais à une sorte de tendresse chaleureuse (ah, cette façon qu’a Pierre Marceau d’appeler sa femme ma petite jolie…) qui rend ce roman plus attachant que prenant – davantage destiné à susciter la sympathie bienveillante des lecteurs envers les personnages qu’à instaurer l’angoisse instillée par un suspense hypertendu. Mais en dépit de son indéniable saveur, l’écriture n’est pas exempte de défauts et de maladresses : Il était sage comme une image, impeccable dans un style à se fondre dans n’importe quel paysage, ou Et quand je dis repérer relativement rapidement, c’est vraiment relativement !

Le roman finit tout sourire dans une ambiance « famille je t’aime » et confirme ainsi par son dénouement ce qui se profilait déjà dès les premières pages : Repos sur l’autoroute est aux thrillers traditionnels ce que les comédies « douces amères à la française » sont aux grands drames familiaux. Ce récit a certes de la personnalité, mais il lui manque cet indéfinissable je-ne-sais-quoi pour être parfaitement abouti dans son registre – ce qui ne l’empêche pas de procurer un agréable moment de lecture.

isabelle roche

   
 

Claude Lafaye, Repos sur l’autoroute, Les 3 épis, avril 2004, 270 p. – 20,00 €.

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