Claude Bauwens, Sept poèmes plus un de haute affligeance

Claude Bauwens, Sept poèmes plus un de haute affligeance

Un trapéziste en purgatoire débarrassé du vice et de la vertu

Pour Bauwens, les souvenirs ressemblent aux échos : ils sont répercutés par tant de murs du temps qu’on ne ne peut les situer. Pas plus d’ailleurs que les endroits qui les renvoient. Peut-être même qu’ils sont après tout immobiles et que l’opacité de la poussière des ans les recouvre. D’où leurs mensonges. Mais ceux-ci ne les soustraient par forcément à l’émerveillement. Ils pénètrent l’obscur : leurs luminosités et leur fièvre sont plus fortes que celles de la réalité.
Ils viennent chez le poète de Namur de l’orée d’un bois et de son « étang noir, profond et vaste, volière de la mouette blanche, domaine du cygne blanc, lieu de l’affrontement entre l’élément liquide et le règne végétal ». L’eau morte y contrariait le repos des bois morts qui se ramifiaient parmi les rigoles d’eau glauque. Reste néanmoins tout le charme des lieux. Le poète les aime comme « du temps de mon adolescence que j’ai vécue nocturne. » En reste son mystère, ses portes dérobées, son appel d’air, composé jadis de « l’odeur du porc crotté, de la paille sèche ou fermentante, du parfum du purin réchauffé au premier soleil printanier. » La guerre est passée dessus. Celle que le poète n’a pas faite mais dont il a supporté la suite d’événements logiques d’« un conte où les sorcières avaient remplacé les fées » avant la victoire des alliés qui traversèrent Mons en véhicule militaire, « tellement couverts de branches qu’il formaient des taillis ambulants » avant que ne tombe encore la mort en chapelets de bombes.

Peu à peu pourtant, Bauwens a repris son envol. Sa maison première  – dont la table de cuisine lui servait d’écritoire où il épinglait des papillons de mots entre les vieux journaux qui rassemblaiten les épluchures des patates et les feuilles jaunies des endives – se détacha de lui comme un corps étranger. Il s’y trouvait « aussi mal à l’aise qu’un blanc qui a renié sa race et brûle de partager la vie des Indiens ». Le nouvel errant ne fit pourtant pas de scandales. Dépassée par science limitée des noms d’espèces d’oiseaux, sa poésie lui permit d’inventer quelques improbables volatiles. Elle fut aussi un moyen de tenir des promesses oubliées.
Bauwens reste donc un trapéziste en purgatoire débarrassé du vice et de la vertu, donc ni  coupable ou innocent. Son œuvre fuit les légendes dont – implicitement pourtant – elle renvoie un écho. Elle propose une étrange scène. S’y soufflent le chaud et le froid, s’y organise l’apocalypse qui rend dieu lui-même « désespérable ». Mais la vie résiste sans cesse au peu qu’elle est dans la fragilité des lignes et leur légèreté. A ce point la poésie n’a pas besoin de but ou de justification. On met longtemps à le comprendre, on met longtemps à comprendre qu’on n’a jamais été dans la vie. Bauwens renvoie à son fantasme mais l’inclut dans un réel. Il faut donc glisser encore, glisser dans les images. Comme à perte de vue.

jean-paul gavard-perret

Claude Bauwens, Sept poèmes plus un de haute affligeance, R.A. Editions en collaboration avec la Galerie Koma et le Batia Moûrt (linos originales de Serge Poliart), 2015 .

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