Christophe Bec (scénario) & Eric Henninot, Carthago – Tome 1 : « Le lagon de Fortuna »

Christophe Bec (scénario) & Eric Henninot, Carthago – Tome 1 : « Le lagon de Fortuna »

Coups de mâchoires dans le Grand Bleu ! Mais le requin ne fait pas Les dents de la mer, et les abysses affleurent…

La mer – matrice de la vie sur Terre, lieu-origine d’où procède toute la diversité vivante qui pullule aujourd’hui sur notre planète. Et point origine de cet album, qui intitie une nouvelle série où une surprise paléontologique de taille (et quelle taille : environ 25 mètres de long pour un squale fossile…) heurte de plein fouet les ambitions expansionnistes de la Carthago, une multinationale gérant l’extraction d’hydrocarbures dans le Pacifique Sud : la première planche s’ouvre sur le silence bleu clair d’un océan du Miocène, où s’ébattent de paisibles cétacés – mais un prédateur menace… Puis, en l’espace de quelques pages les périodes sont franchies – et les étendues continentales – pour arriver, de nos jours, au pied d’un barrage aveyronnais. Avec en guise de fil conducteur cette ombre prédataire et son symbole : une dent de requin. De carcharodon mégalodon plus précisément, soit l’ancêtre du Grand Requin blanc.

Au-delà de l’antagonisme des plus communs – la nécessaire préservation du milieu naturel allant à l’encontre des exigences d’un groupe industriel surpuissant – qui fonde l’intrigue, on devine, à travers ce premier album, un récit inventif et foisonnant qui dépasse avec bonheur les attendus d’un banal thriller écologique pimenté par quelques éléments convoqués pour flatter les fantasmes suscités par les abysses marines et les mystères préhistoriques. La structure narrative, tout en discontinuité, témoigne déjà de la virtuosité des auteurs : les séquences, ne tenant pas plus de quatre ou cinq planches chacune, s’enchaînent et propulsent le lecteur d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre sur un rythme effréné. Et comme si cela n’était pas assez vertigineux, il faut au passage s’approprier foultitude de données scientifiques pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de ce que découvrent les protagonistes.
Mais non : ce suspense paléontologique mâtiné d’infamies économico-industrielles n’est pas encore suffisant… Tout cela se corse d’énigmes adjacentes, que projettent autour d’eux comme une ombre seconde quelques-uns des principaux personnages : comment le PDG de la Carthago – surnommé « l’homme sans visage » – a-t-il été défiguré ? D’où viennent les larmes intempestives et le pendentif de Kim Melville ? Qui est donc ce vieux débris spectaculaire vivant sous cloche dans un château des Carpates (tiens…), riche à millions, et guignant le fascinant Mégalodon ? Et le commandant Bertrand, qu’a-t-il donc vu qui l’a réduit au silence et rendu profondément taciturne ?…
Ces êtres sont si bien campés dans leurs msytères, leurs nuits intimes si bien suggérées que le lecteur cesse très vite de ne se soucier que du sort des éventuels mégalodons : il prend à l’histoire un intérêt humain qui d’ailleurs pourrait presque supplanter l’énigme paléontologique…

En ce qui regarde le graphisme, les couleurs sont franches et brillantes ; le trait, qui stylise le réel de façon très classique, vise moins l’esthétisme que l’efficacité et la clarté. Quant à la mise en case, elle reste sage et régulière dans l’ensemble – ce qui ne l’empêche pas d’être subtile : ainsi le rythme visuel est-il rompu en douceur par l’insetrion de quelques planches muettes, ou par de remarquables incartades dans l’organisation des cases, telles ces inclusions savantes ménagées dans une case plus vaste allant parfois jusqu’à la pleine page, de façon à resserrer le regard sur des détails primordiaux. L’on notera, aussi, le magnifique panorama qui remplit entièrement la page 40 : révélant l’immensité abyssale, cette planche aux belles couleurs aquatiques suspend le récit, le temps pour le lecteur de s’abymer ( !) en contemplation tandis que les personnages, eux, ont le souffle coupé devant le spectacle…

Tout est donc étudié pour favoriser une lisibilité graphique qui compense la complexité de l’architecture narrative et chronologique. De plus, comme dans la plupart des bandes dessinées à coloration scientifique, il y a beaucoup d’informations à assimiler qui ne peuvent transiter par le seul dessin, ce qui amène des textes nombreux et conséquents – mais, concentrés dans les dialogues et transcrits dans des bulles spacieuses, ils ont une vitalité qui rend leur lecture aisée.
Les auteurs ont donc su trouver un bel équilibre entre texte et dessin, entre lisibilité et subtilité graphique… Qu’ils en soient félicités !

Ballotté par les courants marins des grands fonds, égaré dans d’obscurs boyaux reliant entre elles les fosses abyssales, promené sans ménagement d’une époque à l’autre depuis l’aube du monde jusqu’à nos jours, confronté à des individus si mystérieux qu’ils auraient pu tout aussi bien être représentés par un point d’interrogation, le lecteur n’est jamais en répit mais toujours en appétit d’en savoir plus. Ce premier tome est une entrée en matière très réussie, qui laisse augurer une série longue, riche en coups de théâtre, et habitée par des personnages passionnants.

isabelle roche

   
 

Christophe Bec (scénario) & Eric Henninot, Carthago – Tome 1 : « Le lagon de Fortuna », Les Humanoïdes Associés, mars 2007, 56 p. couleurs – 12,90 €.

Laisser un commentaire