Catel Muller & Jean-Louis Boquet, Kiki de Montparnasse
Catel & Boquet réalisent, avec Kiki de Montparnasse, l’un des plus beaux hommages à une égérie de l’Entre-deux-guerres.
Elle s’appelle Alice Prin, elle est née à Châtillon-sur-Seine, en 1901, quand le siècle dernier avait un an. Très jeune, on lui coupe les cheveux car elle ramène des poux à la maison. Elle ne le supporte pas et promet que quand elle sera grande, elle aura des cheveux jusqu’à terre. Elle ne se doute pas qu’elle aura pour modèle, plus tard, Louise Brooks et sa coupe à la garçonne, et qu’elle deviendra une icône parisienne. En grec, Alice c’est Aliki. Kiki deviendra le nom de scène de celle qui sera longtemps l’amie de Man Ray.
Kiki débarque de sa province sans le sou, avec seulement sa hargne et son corps. Sa hargne l’empêche de conserver le moindre travail. À Paris, un corps se vend 5 francs. Pour 3, Kiki montre sa poitrine. Montparnasse est alors le centre du monde. Kiki n’aime pas son nez, mais se fait tailler le portrait par les nombreux peintres qui hantent les rues : Kisling, Soutine et Modigliani en tête. Elle se fait faire le portrait par un Man Ray envouté et déclame les vers des Surréalistes – groupe alors en proie à une violente lutte intestine sur fond de Manifeste dada. La violence des mots et des actes que s’échangent André Breton et Tristan Tzara est à son comble. Kiki côtoie les plus illustres des écrivains d’antan, Jean Cocteau et Henri-Pierre Roché.
Mais Kiki aspire à une vie un peu plus normale que celle qu’elle traverse. Kiki rêve d’avoir un enfant. Man Ray, lui, n’en veut pas. Il ne vit que pour l’art. D’ailleurs, il ne travaille pas, il œuvre. Kiki, il ne l’aime pas et ce n’est que « pour la baise », comme le dit celle qui déclame sur les tables des cabarets les poèmes les plus grivois de Robert Desnos. Et Kiki a une femme dans sa vie. Sa grand-mère qui habite Châtillon-sur-Seine et qui ne sait pas lire. À qui elle écrit des lettres que sa famille ne lui lit pas et dépose dans un tiroir de la cuisine avec les couteaux. Kiki quitte un temps Man Ray pour New York et Hollywood. Elle revient pour mieux se perdre. Man Ray vole vers de nouveaux horizons, Kiki plonge dans la cocaïne. L’entre-deux-guerres n’a qu’un temps. Déjà Paris résonne sous les bottes allemandes. Kiki est irrémédiablement attachée à Montmartre qu’elle ne quittera pas. Après avoir, par hasard, revu Man Ray, c’est une femme complètement amochée d’avoir trop vécu qui se suicide à même pas 52 ans.

La vie d’Alice Prin est extraordinaire à plus d’un titre. Véritable égérie de cette après Drôle de Guerre, elle symbolise cette soif de vie qui s’ensuivit. Kiki n’est pas une femme comme les autres. Elle met en avant son corps, s’amuse à tout-va et, surtout, elle resitue la femme. Elle est fière, indépendante et se bat tous les jours contre les injustices dont les femmes sont victimes. Avec Man Ray, qu’elle rencontre après s’être « battue » avec le nouveau gérant d’une brasserie qui refusait de les servir, elle et son amie, sous prétexte qu’elles n’étaient pas accompagnées par un homme, son corps nu devient un véritable objet d’art. Man Ray prenait des clichés de l’œuvre en couleur de Picasso. Man Ray faisait des photos en noir et blanc, il ne photographiait pas ce qu’il avait en face de lui mais ce qu’il voyait et comment il l’interprétait. Catel Muller réalise, ici, la même transfiguration. Par une succession de planches de tranches d’une vie choisie et haute en couleurs, mais, là, en noir et blanc, elle capture l’atmosphère à la fois joyeuse et triste de cette époque où il faisait bon se perdre. Cette époque où, et c’est significatif, l’avortement était réalisé par une « faiseuse d’anges ». Cette époque où Paris était la capitale culturelle du monde que New York enviait. Et paradoxalement inconnue du reste de la France. Car « artiste femme » était aussi synonyme de « grue ».
Jean-Louis Boquet nous permet de rencontrer ce foisonnement culturel et pas seulement nocturne. Et, surtout, par des périodes de la vie de Kiki sur lesquelles il décide de s’attarder ou pas, il donne à cet album le brin génial et enivrant qu’il méritait. De sa naissance triste mais banale, à sa mort alors que la déchéance physique est là mais pas celle de l’esprit empli de surréalisme, évidemment. Je n’en veux pour preuve que son ultime rencontre avec Man Ray. Elle est sans le sou, victime de l’hydropisie, de l’alcool et de la drogue. Il lui donne des billets, elle rencontre un aveugle avec la seule mention « aveugle » sur une petite pancarte posée par terre. Elle s’assied à ses côtés après lui avoir donné un de ses billets et rajoute au crayon quelques mots qui lui permettent de gagner un peu plus de piécettes pour cette très belle phrase : « Je suis aveugle, c’est le printemps et je ne peux pas le voir ». Kiki de Montparnasse est une biographie dessinée qui reflète véritablement une époque où l’on se voulait insouciant mais dont on savait qu’elle serait la dernière du genre, car elle acoucherait de l’horreur et de la mort.
L’album, avec aux commandes pour le lettrage Jean-Luc Ruault, s’agrémente à sa fin d’une chronologie exhaustive de Kiki ainsi que de pages biographiques des principales célébrités de son entourage. On peut aussi se plonger dans les livres recensés par les auteurs et qui leur ont servi d’outil de travail, histoire de continuer à s’immerger dans cette drôle d’époque. Après avoir relu Kiki de Montparnasse, bien sûr !
julien védrenne
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Catel Muller & Jean-Louis Boquet, Kiki de Montparnasse, Casterman coll. « Écritures », avril 2007, 384 p. – 18,75 €. |
