Christine Avel, Double foyer
Sous les dehors d’une histoire un peu banale, ce roman est néanmoins habité d’une vraie puissance tragique
Le roman de Christine Avel a été présenté lors de la soirée « premiers romans » organisée par la Société des gens de lettres le 22 septembre 2005.
Un représentant de la gent masculine écrit à la première personne… Une femme endosse la peau d’un homme : la littérature nous avait plutôt habitués à la démarche contraire. L’expérience est néanmoins réussie, touchante sous ses aspects banals. Cela commence comme une histoire déjà connue : le narrateur est un homme médiocre, divorcé, qui exerce le métier peu palpitant de statisticien. Il a les attributs un peu caricaturaux du matheux de base qui en sait assez pour résoudre des équation à trois inconnues, pas suffisamment pour connaître la théorie de la Relativité et les travaux de la physique quantique : les sciences ne sont pas si dures qu’il le croit, elles sont menées par des hommes, des sensibilités. Il se sent seul – normal il vit à Paris où les gens s’oublient pour courir après le temps qu’ils n’attraperont jamais. Comme le dit en portugais un chanteur du Brésil : « À quoi cela te sert de vouloir arriver en premier ? Les premiers ce furent tes ancêtres. »
Voilà, lui c’est Victor ; il est triste, pas bien, sa femme l’a quitté, elle a obtenu la garde de leur enfant, elle va partir au Canada, il en est désespéré :
Le départ au Canada a eu lieu.
Les trajets rallongés les premiers temps, pour éviter une sortie d’école, un groupe d’écoliers dans le parc : ne pas entendre de rires d’enfant, cet unique but suffit à remplir une journée.
Au fil d’un écriture allusive, qui touche au but dans ce qu’elle désigne en creux, dans ses silences, il rencontre sa voisine, couche avec elle (mais pourquoi cela n’arrive-t-il que dans les films ou les romans ???), ils passent deux jours de rêve ensemble. Elle est traductrice et vit avec un cadre commercial qui lui permet de manger, au moins. Ils s’aiment, enfin elle veut le croire. Le lendemain, l’immeuble explose, un suicide au gaz, Victor ne veut pas croire qu’elle ait commis ce geste, il l’imagine partie en voyage…
Au fait… Pourquoi Double foyer ? Parce que le héros se fait opérer de la myopie au début du livre, à la suite de quoi il voit le monde différemment, il enlève le voile flou qui l’en tenait à l’écart, il aperçoit sa voisine, sur son balcon. La détresse les rassemblera. Ce roman met mal à l’aise pour plusieurs raisons que l’on jugera plus ou moins fondées… D’abord parce qu’il repose sur des thématiques déjà éprouvées depuis longtemps : la détresse, la solitude, la maladresse attendrissante qui permet d’attacher le lecteur au personnage, la quête perpétuelle d’amour, un cynisme de façade, une auto-flagellation un peu systématique… L’on a vu ça dans Bridget Jones, l’on parle de soi mais l’on s’en excuse comme d’une vanité mal assumée. Plutôt que le malaise, cela provoque un certain agacement – mais si l’époque et le succès le veulent… On innove en matière de téléphonie mobile ou d’informatique, plus rarement en littérature…
Toutefois, le roman ne manque pas d’aller plus loin, plus profond : la solitude est devenue une puissance collective, une dynamique du monde… L’aisance matérielle, le bonheur factice dont les générations d’avant ne voulaient déjà plus (vous souvenez-vous de Mai 68 ?) use ; lui et sa maîtresse de quarante-huit heures semblent comblés par la vie, ils ont un appartement dans Paris – cela devient un exploit de nos jours – ils mangent à leur faim, mais ils restent habités par la peur enfantine d’entrer dans une existence terne, indifférente aux souffrances intimes comme les statistiques manipulées par Victor. Le mal-être est profond, l’envie de repli sur soi constante, comme un retour dans le refuge maternel : seule dans son couple, la conquête de Victor se serre contre son compagnon, en rêvant du ventre de sa mère à elle.
Dans un monde où les frottements entre les êtres se font toujours plus incisifs (jusqu’où ? Jusqu’à quand ?), le seul refuge demeure le souvenir, la nostalgie d’une enfance rêvée. Avel nous plonge dans les grandes choses d’une petite vie, la détresse, la tristesse et les bonheurs soudains, pour un sourire, un besoin d’amour assouvi, une discussion avec le patron turc du café du coin, ou la beauté fugitive d’une passante. Ce roman habité de scrupules parfois douceâtres n’en reste pas moins doté d’une vraie puissance tragique, balancement quotidien entre ombre et lumière.
Quant à Victor il me fait songer à un homme, l’air abattu, que j’ai croisé un jour dans la rue au moment où il disait à une femme : « Merci de m’avoir regardé. »
baptiste fillon
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Christine Avel, Double foyer, Le Dilettante, 2005, août 2005, 156 p. – 13,50 €. |
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