Christine Adamo, Requiem pour un poisson
Un poisson venu du fond des âges autour de qui se noue une sombre intrigue se déployant sur près de soixante années…
En décembre 1938, à East London en Afrique du Sud, un pêcheur remonte dans ses filets un bien étrange poisson, que la conservatrice du musée d’histoire naturelle local finit par identifier comme étant un cœlacanthe – un animal que l’on ne connaissait alors qu’à l’état de fossile et que l’on croyait disparu depuis plusieurs millions d’années. Ainsi commence une fascinante odyssée scientifique qui va bouleverser les conceptions que l’on avait de l’évolution…
En reprenant au pied de la lettre des faits réels qu’elle va dérouler selon une chronologie conforme à la réalité historique, Christine Adamo a entrepris de fictionnaliser cette aventure en changeant simplement le nom des protagonistes – pirouette qui lui permet de se les approprier totalement en tant que romancière et donc de leur prêter les traits de caractère et histoire personnelle qu’elle jugera bon de leur attribuer en fonction du cours qu’elle entend donner à son roman. Un tour « thrillerien » puisqu’elle greffe à cette page d’histoire de la zoopaléontologie une sombre intrigue policière assise sur une série de meurtres.
Voilà qui donne à ce récit un cachet indéniable – rehaussé encore par une construction narrative complexe, développant tour à tour deux zones temporelles : les « temps anciens », commençant en décembre 1938 et remontant peu à peu vers les « temps modernes », qui eux prennent leur essor en août 1997 à travers quelques lignes tracées dans le journal d’André Darsan, l’un des scientifiques français impliqués dans l’aventure du cœlacanthe. Ces sections de récit sont elles-mêmes fractionnées en une multitudes de parcelles correspondant chacune au point de vue d’un des protagonistes – jusqu’à adopter celui du poisson ! Une composition audacieuse, qui sert fort bien un sujet original.
Hélas, malgré ces atouts le roman de Christine Adamo souffre de quelques défauts, dont le plus gênant est sans conteste une propension à annoncer trop précocement qu’un meurtrier a entrepris d’éliminer tous ceux qui ont pris part à l’aventure du cœlacanthe à travers ces passages où les personnages sont clairement assassinés ; l’auteur eût été mieux inspirée d’évoquer la cause de ces décès de manière plus voilée en passant sous silence l’évidence du geste intentionnel : le climat y aurait gagné en mystère. Rien de pire dans un thriller que ces mèches trop tôt vendues, surtout lorsque les personnages sont assez mal campés et que leur psychologie demeure sommaire, difficile à cerner – Caville par exemple qui, dans son ultime accès de folie, n’est guère crédible : il ne suffit pas d’agiter un scalpel en mâchant des « tous des pédés, des salopes et des rats ! » pour incarner le parfait psychopathe aux dangereuses pulsions meurtrières !
Autre petite lacune : la distinction entre focalisation interne et externe, à l’intérieur des passages à la troisième personne, est parfois bien floue, ce qui est source de confusion. Quant aux soi-disant extraits de journaux intimes – celui du professeur Darsan, puis celui de sa fille Marie – ils tiennent davantage du simple récit à la première personne dans le « présent » de l’événement narré que de la transcription a posteriori des événements, à cause notamment, sous la plume de Marie, de l’abondance des dialogues rapportés au style direct. Autant de menues maladresses qui, sans être trop grossières, empêchent le roman de prétendre à l’excellence. Enfin, restent quelques échardes d’ordre purement stylistique. D’abord un emploi trop fréquent de phrases elliptiques, lesquelles continuent de hacher menu un récit déjà morcelé et finissent par lasser. Ensuite, on déplorera quelques poncifs d’écriture – ah ! ces bruits divers qui prennent un malin et systématique plaisir à « se faire entendre »… Quant aux digressions sentimentalo-domestiques, manie qui semble être l’apanage de la plupart des plumes féminines, il appartient à chaque lecteur de les tenir pour une qualité plaisante ou au contraire pour un insupportable défaut tant elles peuvent séduire et faire oublier les petites insuffisances ou bien exaspérer au point de détourner à la vitesse grand V d’une histoire par ailleurs fort intéressante…
L’on ne parlera certes pas de coup de maître pour ce premier roman, mais Christine Adamo y montre néanmoins les signes d’un indéniable talent romanesque qui ne demande qu’à s’aguerrir. L’intérêt de son récit est sans doute à chercher ailleurs que dans sa seule valeur littéraire : il retrace une aventure scientifique qui a quitté la « une » des médias depuis longtemps et qui, pourtant, reste liée à des questions on ne peut plus actuelles, touchant aux processus de l’évolution et à la nécessaire protection des biotopes naturels.
isabelle roche
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Christine Adamo, Requiem pour un poisson, Liana Levi, janvier 2005, 448 p. – 18,00 €. |
