Chenjerai Hove, Ossuaire/Solomon Tshekisho Plaatje, Mhudi
Deux figures romanesques nées à presque un siècle d’intervalle – deux femmes qui incarnent l’essence du continent africain
Noirs cantiques
De ces deux romans qui illustrent la puissance et la beauté de la littérature africaine, l’un est une épopée inspirée par les aventures merveilleuses d’une héroïne zouloue, l’autre un poème de douleur hallucinée à la gloire d’une pauvre ouvrière du Zimbabwe.
Figures allégoriques du destin africain, destin incertain, déchiré et douloureusement en lutte, ces femmes incarnent dans leur chair ce continent plein d’ensorcellements, écartelé entre rédemption et déperdition. Par ce dédoublement entre deux romans écrits à soixante-quatorze ans de distance, un espace est ouvert qui donne la mesure d’une possible conquête de soi et de l’autre. Entre ces deux voix qui se répondent et s’excluent, fuyantes, inaccessibles, règne la peur ressentie sur une terre implacable, espace de tous les possibles, lieu idéal et terrifiant, où il faut naître à soi-même ou mourir.
Terre légendaire et natale, l’Afrique apparaît sous son aspect le plus primitif et le plus obscur, le reflet d’un état d’âme, d’une aventure intérieure, matrice où renaître. Pour Chenjerai Hove, c’est un chaos stérile rongé par l’atrophie et le dépérissement :
Le pays est malade. Le sang du pays coule aux lèvres des étrangers. Et il en tombe des bouts de chair arrachés au ventre des enfants.1
De l’Afrique inviolée il ne reste rien lorsque l’implantation d’une civilisation blanche est irrémédiablement associée à l’enfer et à la mort. Dans ce monde de ténèbres et de terreur, Marita, nouvelle Eurydice, s’enfonce dans les Enfers à la recherche de son fils unique. Aux mains d’un démiurge cruel, l’héroïne d’Ossuaire est un pantin couleur de rouille noire, de carie, de charbon, d’esclavage dans un univers en pleine putréfaction. Dans ce pays chancreux, dépendance de l’Épouvante, Marita est soumise au vouloir du Blanc dévoreur de terres et d’âmes, puis aux braconniers du désir, enfin à l’écrasement fétide des soldats et des policiers. Tel est le destin des filles de bakélite emportées par les eaux-vannes des fosses d’aisance de la guerre, du viol et du suicide, souillées par les sombres éclaboussures de la corruption.
C’est le souffle des personnages qui rythme le livre, souffle brûlant et rauque qui déchire le bâillon sur la bouche des femmes, souffle convulsif, exorciseur qui se dilate et s’épanche, qui expire et se perd dans les cris d’extase et de douleur de la jeune Janifa :
Mon cœur est couvert de plaies, Marita. Maintenant que tu es morte, les épines de mon cœur s’enfoncent dans tout mon corps et je ne sens plus la douleur.2
Marita sera assassinée dans une ville aux artères mortes, aux rues blêmes noyées de sang, Janifa donnée en pâture aux chiens du désir. Le livre est construit en canon que des voix féminines, brûlées de peur, attaquent l’une et l’autre, creusant la souffrance, la carcasse pourrie de leurs corps. La voix de Marita, hymne à la maternité, émane de son ventre de femme restée stérile si longtemps, gonflé, distendu, prêt à éclater, ravagé par des ripailles de larmes, des bamboches de douleur et d’ombres noires3 – ce ventre aveugle, bardé d’insultes et barré d’un sanglot. La voix de Janifa, dont chaque grain est un chapelet de douleur, dit le calvaire de la pureté :
Et donc me voilà seule avec les blessures dont ma mère croit qu’elles me donneront du plaisir un jour.4
Ainsi, au dédale de la sauvagerie de l’homme répond le labyrinthe du Moi et des sentiments torturés.
Nouvelle déité d’harmonie et de raison, image gémellaire et inversée de ce monde corrompu, Mhudi, dans le roman éponyme, est le symbole d’une liberté inaccessible. Partout sa présence, semblable à Athénée la sage déesse, illumine l’œuvre de Solomon Tshekisho Plaatje et veille au salut des siens. Elle est aussi l’espace imaginaire, l’allégorisation d’un idéal de liberté qui vient se heurter au mythe de la puissance zouloue déchue. C’est dans ce roman, issu de l’avènement missionnaire des Afrikaners, que s’inscrit l’éclatement du rêve africain auquel Sol. T Plaatje avait œuvré. Figure archétypale caparaçonnée de gloire, Muhdi, beauté agraire du Transvaal et du Kalahari, incarne les splendeurs de la Nature, les âcres forêts brûlées par les tempêtes, les crinières adustes des lions. Poème épique, Muhdi chante comme L’Iliade ou La Chanson de Roland, les ancêtres oubliés, les vertus des tribus béchouana. Vive comme l’aiglonne sous le panache de ses tresses, déesse agile des jours paradisiaques5, Muhdi incarne tous les sortilèges, le parfum triste et nostalgique d’un monde qui nous dépayse violemment à la fois dans le temps et dans l’espace.
Nouvel aède de l’Afrique, Sol. T. Plaatje sait évoquer, dans une langue voluptueuse et chatoyante, une page de la Genèse, une véritable hiérogamie : la condition paradisiaque de Mhudi et de son amant, Ra-Taga, en proie aux délices de l’amour. Mhudi est la fleur même de la beauté humaine et du désir charnel, semblable à une koré archaïque :
Son front venait couronner les lignes charmantes d’un visage légèrement émacié, elle avait un teint brun foncé qui mettait en valeur deux yeux noirs et brillants. Quand elle souriait, deux jolies fossettes se dessinaient sur ses joues, et ce sourire dévoilait une ligne d’ivoire qui avait la pureté de l’enfance.6
Œuvre d’un grand poète, débordant de lyrisme et atteignant l’épopée, Mhudi est aussi l’œuvre d’un grand musicien, une ample symphonie évoquant la Pastorale de Beethoven. Toute l’Afrique du Sud revit dans ce roman, avec l’hallucinante beauté de ses paysages où le lion règne en maître, grondant dans la forêt comme un tonnerre7, des aires oubliées des dieux et des hommes qui sont l’objet de vastes peintures où la couleur est répandue à profusion et qui nous rendent sensible la vie infernale des grands arbres irisés de soleil. On ne saurait séparer la douloureuse évocation des temps révolus et de l’ardente prédication de l’auteur pour un avenir meilleur de la prestigieuse beauté conférée à ce récit où se mêlent symboles, mystère et réalité.
À travers ces deux romans s’érige la splendeur inaltérable de l’Afrique-Mère, tantôt tragique vagabonde aux vêtements déchirés, tantôt victime chamarrée de deuil ou folle hasardeuse que fouettent la misère et la haine, l’âpreté altière et la douceur. Victime sacrificielle sur l’autel de l’Histoire et de la Peur, la femme africaine, victime aveugle, figure inaltérable de la souffrance, Niobé ou Hécube, incarne pour l’éternité cette terre féconde et mortifère d’où naît la création poétique. La fascination qu’elle inspire est l’hommage que le monde rend à sa grandeur perdue – et sans doute à venir.
NOTES
1 – Chenjerai Hove, Ossuaire, Actes Sud coll. « Afriques », 1997, p. 86.
2 – Ibid., p. 158.
3 – Ibid., p. 47.
4 – Ibid., p. 151.
5 – Solomon Tshekisho Plaatje, Mhudi, Actes Sud coll. « Afriques », 1997, p. 35.
6 – Ibid.
7 – Ibid., p. 29.
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delphien durand
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Chenjerai Hove, Ossuaire (traduit de l’anglais – Zimbabwe – par Jean-Pierre Richard), Actes Sud coll. « Afriques », 1997, 181 p.