Ben Elton, Nuit grave
Une réflexion très pointue sur notre société, notre manière de vivre et la hiérarchie des classes sociales
Sex, drugs, Rock N’Roll… and politic
Que peut bien réunir un homme politique, une star du rock, une prostituée, une touriste britannique en Thaïlande, un flic et une petite bourgeoise fille à papa ? A priori, pas grand-chose. Mais Ben Elton nous donne la solution, fil conducteur tout au long de l’ouvrage : la drogue ! Mais si, pour certains d’entre eux, cela semble évident, pour d’autres, difficile d’imaginer en quoi ils peuvent être mêlés de près ou de loin à la poudre blanche. Pourtant, la coke, l’ecstasy, l’héroïne… constituent le cœur de ce livre qui a beaucoup fait parler en Grande-Bretagne. Et pour cause.
L’œuvre de Ben Elton n’est pas passée inaperçue outre-Manche, ni dans tous les pays où elle a été publiée. Au cœur du débat social, la légalisation de la drogue, comme aux Pays-Bas entre autres. Le but ? Autoriser les drogues douces afin de contrer le trafic et surtout éviter que des produits « artisanaux » de mauvaise qualité ne se retrouvent sur le marché à la portée des jeunes notamment. C’est autour de cette question qui suscite tant la controverse et divise à la fois les classes politiques et sociales que Ben Elton dresse avec brio le portrait de tous ces personnages, à la base que tout oppose, et qui vont être amenés à se croiser, se rencontrer, s’opposer ou s’entraider.
Ainsi, la rock star Tommy Hanson en pleine cure de désintox va-t-elle prendre le parti de Peter Padget, qui fait la « Une » de tous les quotidiens depuis son discours pro-légalisation devant le Parlement, alors que lui-même soutient le combat de Leman, un flic en croisade contre la corruption chez les Stups. Emily, top model issu de la haute société et ex-copine de Tommy Hanson, condamenra elle aussi la cocaïne après y avoir goûté à de nombreuses occasions. Quant à Jessie, jeune prostituée, et Sonia, touriste en Thaïlande, elles ont en commun d’avoir été l’objet de personnes malfaisantes qui ont abusé de leur jeunesse, de leur naïveté et de s’en êtres sorties grâce à leur courage.
Plus qu’un plébiscite ou un appel à la réflexion, Ben Elton nous livre ici une vision crue et très réaliste de la société britannique contemporaine, en plein cœur de l’actualité et des débats qui s’élèvent autour de la question de la légalisation. C’est donc à un véritable portrait de la société anglaise et de ses diverses souches sociales qu’il se livre, sans mâcher ses mots ni chercher à tronquer la vérité ou l’adoucir. Le réalisme de l’auteur envahit son oeuvre et se fait plus pressant à chaque page. Il met le doigt là où résident les vrais problèmes que beaucoup, essentiellement dans la classe politique et la haute société, préfèrent occulter de peur de perdre leur rang, de se mettre certains « alliés » professionnels à dos et surtout d’affronter la société telle qu’elle est, faite de mensonges, de duperies, d’escroqueries et autres corruptions ou abus de privilèges. Mais s’il y a bien une chose qui les réunit tous, quels qu’ils soient, riches, célèbres, étudiants gâtés par leur naissance ou jeunes paumés que la vie n’a pas épargnés, c’est cette poudre blanche, objet de tant de discordes et de convoitise.
Personne n’est épargné. Plus qu’une « nuit grave », c’est plus « d’une société grave » dont il s’agit bel et bien dans cet ouvrage. Ben Elton, par son réalisme acharné et piquant, pousse chacun d’entre nous à la réflexion. Pour ou contre la légalisation ? Mais pas uniquement. C’est à une réflexion très pointue sur notre société, notre manière de vivre, la hiérarchie des classes sociales, l’égalité des chances, l’hypocrisie de la classe dirigeante, les excès et la protection abusive dont certains bénéficient que l’auteur invite chacun de ses lecteurs.
Impossible de rester impassible et sans opinion devant cette peinture sociale. Même si c’est la société britannique qui est ici épinglée, nous sommes tous concernés et difficile de ne pas transposer les choses à l’échelle nationale. Nuit grave est tout sauf une œuvre de fiction. Elle nous touche personnellement et a la qualité de poser les vraies questions et de nous donner les moyens d’y répondre. Un vrai coup de cœur pour cet ouvrage poignant et transportant. Un petit chef d’œuvre qui ne devrait laisser personne insensible.
v. cherrier
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Ben Elton, Nuit grave (traduit de l’anglais par Christiane et David Ellis), Belfond, avril 2006, 411 p. – 20,50 €. |
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