Celle qui refuse de porter des carreaux avec des triangles : interview de Nouhed Zouad, oiseau de Brancusi (Abysse Paradis)
Avec ses poèmes, Nouhed Zouad se démarque de l’océan de la poésie. Les sentiment amoureux et l’humour y sont privilégiés pour mieux attendrir et réfléchir dans une écriture poétique d’une grande visibilité des consciences et leurs affects. Chez elle, elle n’est jamais affaire de bon esprit et de sensiblerie pré-pop et bon marché. Une telle poète souligne l’engloutissement quotidien et les préoccupations du monde.
Nouhed Zouad incarne sa vie entre dérive et lieux de son être. Bercée par la charme de l’alexandrin – sa métrique et musique naturelle -, celle qui fut si peu épargnée fait de son Abysse Paradis un hymne à l’existence et ses chemins. « La vie me tue Mais c’est elle aussi Qui me fait vivre ! Elle m’appelle si fort Que j’en oublie mon nom ! », écrit la poétesse parfois « douce comme un nuage » mais qui avait tant de goût aux échappées sauvages. Chaque mot, chaque souffle, chaque pas provoquent une plongée dans l’intensité de la vie, Lucide, « je ne crains ni la folie ni l’ivresse ! Pourtant aujourd’hui entendre des parfums autres ! Ni la rose ni l’orange », dit-elle.
Une telle Pythie cherche à élever l’humanité par la force de son écriture. Et elle devient l’oiseau de Brancusi.
Noued Zouad, Abysse Paradis, Editions du Cygne, Paris 2025, 82 p. – 14,00 €.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le soleil. S’il est caché, alors la joie de faire ce que j’aime. Si c’est un jour ou ça ne peut pas être le cas, alors l’envie d’apprendre de chaque journée puisque aujourd’hui est toujours différent d’hier. Bien sûr, la joie de voir des gens que j’aime, de leur parler.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je n’avais pas de rêves personnels pour le futur. J’ai voulu être astronaute mais cela n’a pas duré longtemps. J’ai changé d’avis et j’ai voulu être maîtresse d’école puis à mon souvenir plus rien jusqu’à beaucoup plus tard à l’adolescence ! Je rêvais par contre très souvent sans but, mon imagination voyageait partout et ça c’est resté un peu présent.
A quoi avez-vous renoncé ?
A taire mon âme. A me travestir pour rejoindre des mondes qui ne me ressemblent pas (je ne parle pas d’un essai raté chez Madame Arthur). A dialoguer avec tous. A beaucoup d’autres choses… A prendre seulement un bagage à main. Aux bonnets à pompon. A sourire aux gens dans le métro. Porter des carreaux avec des triangles. Pleins d’autres choses encore…
D’où venez-vous ? D’Algérie, plus précisément du plus grand dattier d’Algérie ! D’où mon goût très sucré à l’oreille. Je suis née à Paris de parents algériens, du nord-est algérien.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Des millénaires d’Histoire et d’histoires. Certains récits mont été contés d’autres peut-être vivent quelque part dans mon inconscient. Des qualités et des défauts, de belles valeurs. C’est à soi de tendre vers le meilleur de ces héritages.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Une glace ! Des mûres.. Prendre le soleil…
Comment définissez-vous votre approche de la poésie ?
Une émotion, des émotions surgissent à partir d’une situation d’une image d’une pensée d’un souvenir d’une chanson etc. et se transforment en mots. Ces mots viennent avec une musique.
Acceptez-vous de vous situez comme auteure féministe ?
Non, je ne suis pas une auteure féministe car je ne me consacre pas en particulier au thème du féminisme dans mes écrits. Mais je suis féministe, les femmes peuvent encore être discriminées au travail par exemple ou alors, dans certains pays, elles ont très peu de droits et de libertés, elles ne peuvent pas s’exprimer comme elles le souhaitent et risquent leur vie si elles s’aventurent à le faire. C’est très grave. C’est inconcevable. Les femmes ne sont pas ‘moins’ que les hommes. Elles sont ‘autres’. Le rôle et les droits des femmes dans la société reste largement à améliorer.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Elle ne m’a pas interpellée tant que ça puisque je ne m’en souviens plus !
Et votre première lecture ?
« Alice détective » ! La collection ! « Alice et le flibustier », « Alice et la statue qui parle », etc. j’adorais ! Il y avait aussi « Jody et le Faon ». Je ne sais pas exactement lequel de ces livres était le premier.
Quelles musiques écoutez-vous ?
En ce moment, des musiques brésiliennes, samba et bossa nova ! Sinon, du flamenco, de la rumba, du jazz, du blues, de la musique orientale, du rock, de la pop, de la chanson française etc… Mmm… je n’écoute pas trop de didgeridoo !
Quel est le livre que vous aimez relire ?
En ce moment, « Feuilles d’herbe » de Whalt Whitman. Une édition bilingue pour profiter de la version originale.
Quel film vous fait pleurer ?
« The Kid » de Charlie Chaplin, « La Vie est belle » de Roberto Benigni, « La Ligne verte », « E.T. », etc. Je pleure de rire aussi avec Louis de Funès, Peter Sellers, Mister Bean, « Certains l’aiment chaud », « Y a-t-il un flic pour sauver le président ? », Etc…
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Moi. Si je suis mal réveillée, deux fois moi. Et si je suis bien réveillée mille fois, moi ! L’enfant que jai vu grandir l’adolescente, l’adulte dont je suis la sœur, la mère, la sœur et l’amie.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
En ouija à Victor Hugo ! Cela me fait peur, je n’ai jamais tenté cette pratique à part pour rire enfant avec des cousins : juste le jeu des verres ! J’ai cité Victor Hugo puisqu’il a été adepte du spiritisme et aurait peut-être été réceptif à mon appel mais je n’ai pas tenté non plus avec d’autres artistes disparus. Sinon, parmi ceux que j’ai connus vivants, je me rends compte que je n’ai écrit à aucun artiste que j’aime pour le lui dire. Ni lettre ni mail !
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
L’Égypte. Berceau des civilisations à l’Antiquité ! Culture avancée, fascinante, sophistiquée, ancêtres des religions.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Je peux citer par exemple les artistes qui viennent d’une cassure et qui se sont réinventés.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Des billets pour le Brésil !
Que défendez-vous ?
Une éducation scolaire qui permette d’apprendre à penser, à se connaître, à grandir, à être libre, à être créateur et qui inculque aussi des valeurs d’empathie et d’entraide plutôt que de compétitivité à tout prix. La fin des guerres évidemment.. Tant que des hommes des femmes et des enfants pourront être tués, l’Homme ́n’est pas sorti de l’état de barbarie. Qu’il y ait des cas isolés d’Hommes qui n’ont pas vaincu la barbarie en eux, c’est une chose mais que des États entiers cautionnent la guerre et la provoquent, c’est autrement plus grave. Tant que les gouvernements ne seront pas sortis de cet état de barbarie, qu’il n’y a pas de révolution des consciences assez conséquente, leurs tentatives de raffinement dans le langage, dans la pensée, dans l’esthétique seront ridicules. La barbarie, c’est aussi laisser les gens vivre et mourir dehors… Il y a aussi les animaux… Le sujet est vaste, il y a tellement encore d’autres choses à changer et à défendre ! Essayer déjà le plus possible de changer les choses en soi.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Cette conception centrée sur le manque ne me parle pas trop. Je crois davantage en la reconnaissance de la dimension sacrée de l’amour, l’autre n’est pas substitué à un Dieu qui viendrait tout combler ou ne pas combler mais reconnu dans sa divinité et son humanité. Alors le divin lie deux êtres entiers et toujours en devenir qui grandissent ensemble et recréent sur Terre l’unité. Puisque ce monde est dual, l’unité est recréée par les principes féminins et masculins réunis.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Elle devait être très séduisante !
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Ah, vous avez oublié de me poser une question ?
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 23 mars 2025.