Avec Supervielle, on aurait aimé être enlevé, enfant !
Au vu de la rentrée littéraire, ma chronique aurait pu porter sur l’art d’accommoder la blanquette. Elle aurait pu bifurquer sur la passion d’assassiner. Le pire dans la vie, c’est l’espérance, l’idée que tout doit être reporté. « Tout arrive toujours trop tard, c’est sûrement comme cela pour tout le monde », fait dire Arthur Penn à un de ses héros dans le superbe film La poursuite impitoyable. Comme ce fut le cas pour Lacenaire avant sa décapitation, on attend avec fébrilité les mémoires d’Emile Louis.
Pour patienter, relisons Le Voleur d’enfants de Jules Supervielle, qui est le contraire du consumérisme des sadismes. Ici, les détraqués sont bienfaisants comme sur « des îles sans horloges » pour reprendre l’expression de Paul Valéry dans Le bilan de l’intelligence. On aspire à l’enlèvement qui n’aboutit ni à la séquestration ni à la malédiction d’une mort dans les mains d’un débile profond. Avec Supervielle, on aurait aimé être enlevé, enfant, par le colonel Bigua, sorte d’Alice au pays des boulevards parisiens avec verge et testicules !
Plus je lis le grand Jules, plus j’aime Supervielle, l’un des grands stylistes du XXie siècle. En effet, il n’y a pas loin du sens civique à la délation, c’est pourquoi il ne faut pas être indifférent à la chose publique, ce qui serait une perméabilité de seconde main, il faut l’ignorer afin de n’être ni « concerné » ni titulaire d’un grade dans la bureaucratie romanesque ou la légistique poétique.
Pour ne pas être du troupeau, il ne suffit pas de ne pas ressembler à une brebis, encore faut-il ne pas s’approprier le pelage d’un loup, jouant à saute-mouton, ou la sottise d’un berger : avec Supervielle, on est à l’abri de l’instinct grégaire. Généralement, les romanciers ressemblent à des collègues de bureau avec leurs anecdotes sur tonton, la tente qui s’est envolée durant les vacances, la difficulté d’être papa, etc. ; ils sont tous concassables dans l’aïoli de leur absence de style : ça tombe tellement sous le sens que parfois ça tombe sur le sol, formant une butée sur laquelle on chute dans la fange réinventée ou le cerveau lamellé par les cutters du mimétisme.
Supervielle est un très grand poète qui exemplifie à merveille cette citation valéryenne : « le loisir intérieur, qui est toute autre chose que le loisir chronométrique, se perd. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être… pendant laquelle l’être, en quelque sorte, se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues et des attentes embusquées ». Comme Lacenaire, Supervielle ne peut être « feuilleté durant la sieste et (ne se) présente (pas) avec la cordialité de l’aide-jardinier d’une annonce publicitaire ». Il est très loin des spéculateurs de la philanthropie qui jacassent dans la métairie littéraire. Il ne visite pas les citadelles des spectres ni ne promeut le sourd travail d’anesthésie des scribes.
Supervielle regarde ces lecteurs « passionnés » et interdits par leur propre intérêt pour ce qui n’en a pas, comme une femme qui aurait pris « un amant parce qu’il avait toujours l’air, quand il se penchait sur (elle), d’une plante qui réclame un tuteur ». Pour Jules (nous sommes de plus en plus intimes), le danger est « un enfant de plus dans la maison ». Après tout, les hommes ne sont que des « fûts humains » par lesquels on s’exaspère plus qu’on ne se grise : il suffit de regarder un adulte bâfrer, jacter ou juste se gratter, pour admirer le rapt des enfants et se questionner : « le visage, quand il est vraiment à nu, ne devient-il pas facilement obscène ? ».
Bigua a le don de l’enfance comme d’autres jouent aux cartes. Supervielle romancier ne lâche jamais d’un pouce le poète Supervielle. Il sait la superficialité de l’écrit et le gouffre des rencontres si bien que « le silence entre (…) deux êtres, qui se connaissaient à peine, cherchait son volume ». Ce silence qui quémande son cubage en même que temps que sa sonorité ! On rêve tous d’habiter le square Laborde à Paris, lui qui n’existe plus. L’important, c’est que Supervielle l’ait décrit, lui qui vit tant.
Je referme ce roman merveilleux pour ouvrir Le forçat innocent, ce recueil du surlendemain qui, peut-être, jamais n’aura de futur, à moins qu’il ne soit antérieur, comme l’âme de Jules, parce que « je suis si loin de vous dans cette solitude / Qu’afin de vous atteindre / Je rapproche la mort de la vie un moment / Et vous saisis les mains, chers petits ossements ».
Lisant cela, extatique, ma blanquette a brûlé.
valery molet