Anya Belyat-Giunta et les matins du monde
Les féries glacées et brûlantes, effrayantes et drôles où vaquent parfois des femmes aux sourires ou aux visages masqués font d’Anya Belyat-Giunta une artiste étrange qui souligne combien le jeu de l’unité passe par celui de la « dispersion ». Sortant l’art du simple registre de l’exquis, de la subtilité empreinte plus d’afféterie que de pertinence, elle ramène l’image vers l’essentiel. ll ne s’agit plus de « planter un décor » ou de faire de la surface un écran.
Il ne convient pas non plus de recouvrir mais d’ouvrir le champ afin que, aux images standardisées, s’opposent d’autres images plus essentielles, sourdes, aussi sophistiquées que naïves et surtout imprégnées des stigmates de la fantasmagorie. En découlent une sensualité et une érotique qui animent les personnages et « monstres » que l’artiste met en scène. Ils deviennent des embrayeurs de désir aussi charnels qu’impalpables.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La douceur des joues des mes deux garçons jumeaux sur mon visage… tous les matins du monde.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je continue de rêver comme un enfant.
A quoi avez-vous renoncé ?
A ma carrière aux Etats-Unis.
D’où venez-vous ?
Je suis née à St Petersbourg Russie, je suis Américaine. Je vis en France.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
De mon grand-père maternel j’ai hérité la persévérance et la curiosité. De ma grand-mère paternelle j’ai hérité la spiritualité . De mon père j’ai hérité intégrité et bon coeur.
Qu’avez vous dû abandonner pour votre travail ?
Une famille nombreuse.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Un jogging matinal dans la nature suivi par un très bon café à l’italienne avec un carré de chocolat noir. Ou encore lecture face cheminée une journée en hiver.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
La timidité peut-être. J’ai le sentiment de n’ exister qu’à travers mon travail.
Comment définiriez vous votre approche du vivant ?
Dans mon travail, je mène des recherches sur les mystères du monde. J’approche du vivant comme un terrain inconnu, «Terra Incognita ». La réalité trompe et déroute, mon trait montre le chemin vers l’inconnu étranger et familier à la fois.
Vous considérez-vous comme une artiste baroque ?
Non, plus maintenant en tout cas.
Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpella ?
Les regards éternels des visage idylliques des saints dans les icônes exposées au mur de la minuscule chambre à coucher chez ma grand-mère paternelle.
Et votre première lecture ?
«Le Maître et la Marguerite» de Bulgakov, il faillait que je recommence trois fois pour arriver à la fin.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Jazz, classique, j’aime beaucoup Philippe Glass, Iannis Xenakis, Luigi Nono.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
A mon chevet , j’ai une étagère murale remplie des livres que me sont chers et que j’aime partiellement relire temps en temps. « La Divine Comédie » de Dante, « Les Chants de Maldoror » de Lautréamont, les « Métamorphoses» d’Ovide, « L’diot» de Dostoïevski, « Tristes Tropiques » de Levi-Strauss, Proust, Umberto Eco…
Quel film vous fait pleurer ?
Je pleure souvent au cinéma, au théâtre, aux spectacles de danse… Récemment, sans hésitation «Paradis» d’Andreï Kontchalovski.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je n’aime pas me regarder dans un miroir.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ? Louise Bourgeois.
J’aurais dû, mais il n’est jamais trop tard, écrire à celui qui compte tellement.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Rome.
Quels sont les écrivains et artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
Italo Calvino, Agota Kristof, Michail Bulgakov, Virginia Woolf. Jérôme Bosch, Paolo Ucello, Piero de la Francesca. Louise Bourgeois, Kiki Smith, Carol Rama, Mona Hatoum, Mathieu Barney, Alina Szapocznikow
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Rien de plus qu’un voyage pour faire le tour du monde !
Que défendez-vous ?
La justice, l’intégrité, l’amour. L’ART.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je préfère la phrase de Deleuze: « Si tu ne saisis pas le petit grain de folie chez quelqu’un, tu peux pas l’aimer ».
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Je m’y retrouve toute à fait. Je suis une rêveuse et je ne sais pas dire non.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
What’s next ?
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 27 octobre 2017.