Antonio Lobo Antunes, Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone
L’art de Lobo Antunes consiste à transcender le familier

Il est surprenant qu’une maison d’édition réputée pour ses choix de haut niveau croie bon d’infliger à son lectorat une préface où la traductrice de Lobo Antunes, par ailleurs compétente, explique son roman comme on le ferait pour des collégiens, en simplifiant et éventant tout son contenu, se dit « la lectrice la plus attentive de ce livre en France à ce jour, et précise, décidément inconsciente de se ridiculiser, qu’elle a « dû le récrire en français après avoir fait part de (s)es perplexités à l’auteur, qui a fort obligeamment répondu à toutes (s)es questions. »
On plaint d’autant plus cet homme obligeant que suite à ses explications, la préfacière nous a fourni une liste des personnages et de leurs rapports, imaginant que le lecteur « se sentirait perdu » (sic !) sans cela.
De fait, il s’agit d’un roman tissé de monologues intérieurs, dont la forme est certes moins limpide qu’un récit linéaire, mais parfaitement accessible à quiconque possède une culture littéraire comprenant l’Ulysse de Joyce. Ceci soit dit pour vous encourager à lire Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone (en commençant par sauter la préface), qui mérite qu’on le découvre et savoure page après page, dans toute sa richesse.
Les monologues qui le constituent se déroulent de nuit, au cours de l’insomnie de plusieurs personnages liés non seulement par des faits décisifs pour chacun d’eux, mais aussi et surtout par un réseau de métaphores et de leitmotive qui « passent » d’un narrateur à l’autre à la fois comme des topoï de l’imaginaire collectif, comme des signes de la présence d’un seul et même auteur (fictionnel), et comme des renvois aux inévitables hantises dévolues aux humains : la souffrance subie ou causée à autrui, l’amour, la procréation, le vieillissement, la mort.
On mesure mieux le brio de Lobo Antunes dans les passages où des détails qu’on peut croire anodins – par exemple, les arbres qu’un personnage aperçoit distraitement chaque fois qu’il regarde par telle fenêtre – se chargent d’un sens imprévisible pour devenir l’emblème d’une expérience humaine, avec une éloquence qui mise avant tout sur l’implicite.
En effet, les propos des protagonistes expriment le fond de leur être surtout en niant ou en contournant ce qui les préoccupe le plus douloureusement, comme dans le cas de l’ancien tortionnaire de la police secrète, qui a toujours refusé d’avoir des enfants, et se répète que la fille suicidée de sa maîtresse n’était pas la sienne, tout en restant convaincu du contraire. Lobo Antunes sait choisir des situations qui banalisent la cruauté, la montrant comme propre à la nature humaine, d’une manière qui la rend encore plus saisissante et insondable que s’il l’avait traitée par contraste avec les autres penchants d’un individu. En même temps, et sans que ce soit paradoxal, le texte abonde en évocations d’objets associables au passé et aux défunts, qui s’adressent aux personnages : « – On est à toi tu ne le vois donc pas ? » ; « – Ta grand-mère m’aimait – J’ai appartenu à ton parrain – Quand tu étais petit je ne te quittais pas. » (pp. 44-45), introduisant dans le récit des nuances de compassion poignante, et une dominante poétique qui sonne d’autant plus juste que les vies narrées n’ont rien de beau.
À résumer le roman ou à le réduire aux données psychologiques qu’il exploite, on n’y trouverait rien d’inédit – l’art de Lobo Antunes consiste à transcender le familier, ou le cas de figure typique, par des développements foncièrement originaux, dont la finesse échappe aux analyses. Il faut le lire pour prendre la mesure de son talent, l’un des rares à vraiment enrichir le genre romanesque contemporain.
agathe de lastyns
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Antonio Lobo Antunes, Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone, traduit du portugais par Michelle Giudicelli, Christian Bourgois Editeur, septembre 2009, 572 p. – 28 € |
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