Alfredo Bryce-Echenique, Le Verger de mon aimée
A travers une satire de la société péruvienne des années 50, A. Bryce-Echenique nous offre une petit bijou d’optimisme et de joie de vivre
Lima, milieu des années 50. Un jeune homme, Carlitos Alegre, issu de la haute société, et des jumeaux, Raul et Arturo Cespedes, d’ascendance modeste mais dotés d’une ambition débordante. Tel est le cadre posé par Alfredo Bryce-Echenique pour ce roman des plus burlesques. A priori rien ne rapproche ces personnages natifs de milieux différents et aux personnalités opposées. Et pourtant, c’est à partir de ce triptyque rocambolesque que l’auteur nous livre une histoire rafraîchissante, drôle et touchante. D’un côté, Carlitos, qui du haut de ses 17 ans apparaît comme un jeune homme naïf et dénué de toute malhonnêteté – Carlitos Alegre n’était pas né pour remarquer quoi que ce soit, et moins encore s’il s’agissait de choses négatives ou désagréables – de l’autre, deux frères, prêts à tout pour parvenir au sommet de la société depuis la mort de leur père. Pourtant leurs destins n’auront de cesse de se croiser et de s’influencer réciproquement.
Comme pour épicer la sauce, Alfredo Bryce-Echenique glisse alors dans son récit un trouble-fête, un élément perturbateur : une femme. Natalia de Larrea, divorcée et très fortunée, 36 ans, amie de la mère de Carlitos et qui va vivre avec celui-ci une passion interdite et condamnée par tous. Sauf par les frères Cespedes qui y voient une occasion inespérée de se rapprocher encore un peu plus de la haute société. Cette aventure amoureuse est en réalité le point de départ de mésaventures toutes plus désopilantes les unes que les autres, servies par des jumeaux si maladroits qu’ils en deviennent presque touchants. Mais pour le lecteur il s’agit surtout de pénétrer dans la tête d’un jeune homme, débutant dans la vie comme dans ses études de médecine, et qui, grâce à l’amour d’une femme deux fois plus âgée que lui devient peu à peu un homme. Pour abriter leur amour, ils se réfugient dans un verger, en réalité résidence de Natalia. C’est dans cette alcôve que les deux amants vont pouvoir vivre pleinement leur amour et Carlitos entrer pleinement dans sa vie d’adulte. Pourtant, comme lui dit Natalia,
–Tu sais ce que veux dire « Mener quelqu’un au verger » ? […] Mener quelqu’un au verger signifie le tromper.
Alfredo Bryce-Echenique, qui reçut le prix Planeta en 2002 pour cet ouvrage, aime jouer avec les mots, emmener le lecteur par les chemins de traverse, dans une aventure toujours plus déjantée que la précédente, mais aussi le faire voyager dans un pays étranger, à une époque passée et dans des milieux sociaux très différents. Par-delà la drôlerie de certaines situations et l’émancipation progressive d’un jeune homme, l’auteur dresse avant tout une satire sociale du Pérou des années 50, qui, un peu à l’image des sociétés modernes actuelles, oppose une classe aisée dirigeante à une classe modeste, sans véritable possibilité d’évolution et sans autre destin que celui de rester modeste. Voici le véritable prodige d’Alfredo Bryce-Echenique : mettre en scène une société à double face, aux mille visages empreints d’hypocrisie et de fausseté, et, au cœur de ce capharnaüm, conter une histoire d’amour impensable à cette époque, avec en toile de fond la joie de vivre et l’innocence d’un adolescent, le tout sur un ton enjoué, désinvolteet plein de malice. Un petit bijou d’optimisme et de joie de vivre. Carlitos Alegre porte décidément très bien son nom !
violaine cherrier
![]() |
||
|
Alfredo Bryce-Echenique, Le Verger de mon aimée (traduit de l’espagnol – Pérou – par Jean-Marie Saint-Lu), Métailié coll. « Bibliothèque hispano-américaine », janvier 2006, 312 p. – 18,00 €. |
||
