Lesley Glaister, Soleil de plomb
Un roman où il se passe très peu de choses en termes d’événements, et dont la force oppressive ne manque pas d’étrangeté
Quand on doute de la viabilité de son couple, quoi de mieux qu’une immersion totale en terrain étranger, loin de tous ses repères habituels – une sorte de « robinsonade » à deux – pour tester la solidité de la relation ? Une mise à l’épreuve du feu… celui du bush australien par exemple ?
Voilà l’idée qui a germé dans l’esprit de Cassie, une jeune Anglaise qui enseigne l’agriculture biologique et vit depuis quatre ans avec Graham – un artiste peintre en mal d’inspiration et un peu trop enclin, au goût de Cassie, à aller voir ailleurs ce que valent les femmes… Pourtant ils s’aiment. Et se désirent, ardemment et sans lassitude. Un coin de peau, une haleine un peu âcre où se mêlent tabac froid et relents de bière… il ne leur en faut pas plus pour se jeter corps contre corps. Mais cela n’est plus suffisant pour Cassie. Elle veut un enfant – elle veut être sûre de pouvoir compter sur la loyauté de Graham. Alors elle a répondu à l’insu de ce dernier à une annonce, publiée par un certain Larry Drake. Propriétaire d’un domaine en Australie Occidentale, il recherche un jeune couple susceptible de l’assister dans l’entretien de la maison et du potager autant que d’apporter un peu de compagnie à sa femme Mara – mentalement perturbée, elle réclame des soins constants. Une seule entrevue sera nécessaire : Larry embauche Cassie et Graham…
Le « contrat » vaut pour un an. Douze mois de présence à Woolagong Station au terme desquels Cassie et Graham repartiront avec 25 000 dollars australiens en poche. Seulement il leur faudra tenir jusqu’au bout : sans quoi ils n’auront droit à aucun dédommagement. Peu importe : Cassie est déterminée. Elle se sent forte. Graham un peu moins : il n’avait aucune envie de quitter l’Angleterre. Mais il lui avait fallu choisir entre l’Australie et la séparation d’avec Cassie. Alors…
Le premier contact est rude : le confort est pour le moins spartiate, et le climat éprouvant. Quant au cadre… Au fait, pourquoi la rencontre avec Mara est-elle esquivée, sans cesse repoussée ? Il est vrai que Mara est une femme très étrange : elle vit nue dans une remise toujours plongée dans la pénombre, où règnent des senteurs lourdes, capiteuses et troublantes – mélange écœurant de parfums, d’odeur de coco et d’effluves corporels. Quand elle n’est pas abrutie de médicaments, elle raconte de drôles de choses au sujet de son mari. Son mari Larry, aux manières mielleuses et grinçantes, et qui fait tache avec ses vêtements toujours immaculés, ses joues rasées de près et son insistant sillage d’eau de toilette… Larry qui prend au fil des pages la stature d’un marionnettiste pervers et malsain…
De quoi flanquer un sévère mal du pays à Cassie et Graham.
Il ne se passe, à vrai dire, pas grand-chose dans ce roman. Le récit se coule pesamment dans un quotidien vite routinier. Les étrangetés qui devraient mettre en éveil les nouveaux venus – telle réflexion bizarre de Larry, l’attitude de Mara… – semblent rejetées dans un arrière-plan narratif assez flou, et l’auteur de s’attarder sur une goutte de sueur dévalant un épiderme, un poil blanc perdu dans la toison sombre couvrant le torse de Graham, un insecte galopant dans la poussière ou la consistance d’une tranche de pain frais. Par petites phrases lapidaires et abruptes, les sensations sont communiquées avec une fascinante acuité ; c’est cela d’abord qui colle le lecteur aux pages qu’il tourne.
Soleil de plomb est un roman profondément sensualiste, empreint d’un érotisme sans ostentation, tout en suggestion mais étonnamment tangible, grâce à ce talent qu’a l’auteur de tendre à l’extrême dans ses phrases les vibrations sensitives.
Elle retient son souffle. Il lui caresse l’épaule, lui effleure un sein et descend sur les hanches où sa main s’arrête. Le bout de sa langue pointe au milieu de sa lèvre inférieure, tandis qu’il se concentre sur elle, avec cette expression qui la fait toujours fondre.
– Encore ? demande-t-elle, sa voix soudain devenue rauque, son ventre se dissolvant en un liquide doré.
Pourtant l’angoisse s’installe insensiblement. Et lorsque le récit se précipite à la fin, la tension croît jusqu’à l’insoutenable sans que l’écriture se transforme véritablement. Quant au dénouement, il tombe comme un couperet, consommé en deux chapitres « britanniques » séparés du bush australien par l’ellipse du blanc typographique creusant le fossé entre les chapitres 34 et 35. Comme pour signifier que l’éradication mémorielle de ce qui avait eu lieu « là-bas » était indispensable à Cassie et Graham pour qu’ils puissen enfin envisager un avenir commun.
Par l’emploi du présent de l’indicatif, le récit semble flotter, et n’être contenu que dans l’instant scellé au creux des mots ; les amarres chronologiques lancées hors de lui sous forme de réminiscences venant régulièrement hanter Cassie ou Graham accroissent encore cette étrange flottaison dessinée déjà par l’abondance des détails insignifiants et l’omniprésence des sensations souvent vertigineuses liées à la chaleur, au manque de confort, aux excès éthyliques… Le rythme de l’écriture, la manière dont sont distillées les descriptions – par petites phrases quasi blanches, pareilles à ces gouttes de sueur que la chaleur fait perler puis couler au ralenti sur les peaux surchauffées – donnent à ce roman l’aspect d’un mirage, à la fois dense et oppressant mais vague et qui se dérobe à l’esprit.
La bouilloire libère de la vapeur. Graham s’éloigne de la maison et plonge dans l’obscurité. L’air est tiède autour de ses pieds et de ses jambes ; plus frais en hauteur. Il respire un bon coup. Deux étoiles ont paru dans le ciel. La lune brille comme une vieille dent pourrie.
Un mirage troublant… troublant comme l’environnement, comme Larry, Mara, Fred ou Ziggy qui semblent échapper à l’entendement de Cassie et Graham, plongés dans une sorte de confusion permanente.
La facture littéraire du texte, plus que le lexique ou les éléments narratifs en eux-mêmes, impose ainsi au lecteur un état d’esprit analogue à celui prêté aux deux principaux protagonistes – et le grand art de Leisley Glaister est d’être parvenue à cela sans recourir à l’artifice du récit introspectif ou, du moins, rédigé à la première personne : elle manie avec une fascinante maîtrise la focalisation interne et le monologue intérieur.
Reste une petite ombre au tableau… On a parfois l’impression, dans les dialogues, que certaines répliques sont en décalage par rapport à celle qui précède ou qui suit – un peu comme dans ce que l’on appelle un « dialogue de sourds ». Cela est-il imputable à un choix délibéré de l’auteur, qui de la sorte entend souligner combien l’incompréhension est grande entre ses personnages, et combien pèsent les non-dits, les secrets, ou bien faut-il voir là quelque défaut de traduction ?
NB – Si vous souhaitez lire le texte en version originale, deux éditions anglaises sont à votre disposition, l’une brochée, l’autre reliée.
isabelle roche
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Lesley Glaister, Soleil de plomb (traduit de l’anglais par Dorothée Zumstein), Belfond, juin 2006, 420 p. – 19,50 €. |
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