Joseph Kanon, Alibi

Joseph Kanon, Alibi

C’est une histoire où chacun cherche à se disculper, à effacer ses fautes et à s’en tirer au meileur compte

À la fois thriller historique et histoire d’amour tragique, Alibi explore les ambiguïtés de l’après-guerre et dresse le portrait d’une Venise ténébreuse et secrète. Où se cache le vrai ? Peut-on justifier un meurtre, peut-on réellement tracer une ligne claire entre le crime crapuleux et l’assassinat moralement justifié, l’acte gratuit et la vendetta légitime ?
 
Venise a été épargnée par la guerre. C’est du moins ce que pensent Adam Miller et sa mère, la charmante Américaine Grace lorsque celle-ci retourne dans cette ville avec l’espoir de retrouver la cité insouciante de sa jeunesse. Elle y rencontre de riches expatriés comme elle, s’installe dans une vaste demeure cossue dont les façades ouvragées plongent dans la lagune, et demande à son fils nouvellement démobilisé de venir la rejoindre. Adam travaillait au service de renseignement de l’armée, il était affecté à l’une des équipes de dénazification chargée de séparer les vrais affreux de ceux qui s’étaient contentés d’accepter la situation. Il a vu les camps de la mort, les cités détruites sous les bombes, la rage des Allemands qui se battent dans la rue pour un quignon de pain. La brumeuse, la trop belle Venise lui semble irréelle, et il erre seul, à l’aube, dans les ruelles désertes, longe les murs lépreux, caresse des marbres orgueilleux, laisse planer son regard sur les reflets métalliques des eaux stagnantes jusqu’à ce déclic, jusqu’à cette rencontre avec une jeune femme juive, une survivante d’un camp de concentration, Claudia. Tombant amoureux d’elle, partageant sa solitude, ses indignations, Adam sera progressivement amené à découvrir la face cachée, rugueuse de Venise, l’envers du masque si lisse, celui des Vénitiens et des compromis, de la collaboration avec l’Allemand.

Si Grace est ici l’aimant, le pôle magnétique autour duquel le docteur Gianni Maglione et les nantis insouciants viendront papillonner, Adam est la pierre qui mettra le feu aux poudres. Naïf, épris de justice, persuadé que le noir est d’un côté et le blanc de celui de l’histoire, méconnaissant justement l’âme humaine et son si subtil mélange, il remuera le passé, criera à l’assassin, allant même jusqu’à se salir les mains sur l’autel de ses convictions. Pauvre candide, ne sait-il pas encore que personne n’est jamais innocent, ni vraiment coupable, que chacun se débat pour survivre en rassemblant ses alibis, en s’arrangeant comme il peut avec les contingences, sa conscience ? Ne sait-il pas que tout le monde ici-bas est définitivement compromis ? 

C’est l’histoire de personnes, et par extension d’une ville, d’une société, qui cherchent à se disculper, à effacer leurs fautes et à s’en tirer au meilleur compte – c’est l’histoire d’un monde qui oublie trop vite que depuis la chute, il ne nous est plus possible de savoir distinguer l’axe du Bien de celui du Mal.
D’ici à mesurer le monde contemporain à l’aune de cela, il n’y a qu’un pas.

cedric beal

   
 

Joseph Kanon, Alibi (traduit par Michèle Valencia), Belfond, mars 2006, 463 p. – 21,50 €.

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