Albert Cossery, Mendiants et Orgueilleux

Albert Cossery, Mendiants et Orgueilleux

Albert Cossery : ainsi va toute chair, ainsi va tout esprit

Fils d’un père rentier et d’une mère illettrée, Albert Cossery publie en 1941 un premier recueil de nouvelles qui l’introduit d’emblée par les intellectuels germanopratins. Esthète, dandy, partisan du moindre effort, il vécut juste à l’abri du besoin dans un hôtel du VIIème arrondissement de Paris jusqu’à sa mort à l’âge de 94 ans, en 2008. Son premier ouvrage (un recueil de nouvelles) fut suivi de sept romans jusqu’au moment où près de 10 ans avant sa mort il décida de renoncer à l’écriture. Prosateur horloger voire joaillier, Cossery rédigeait ses livres à une vitesse d’escargot : à savoir au rythme d’une phrase par semaine. L’auteur tomba progressivement dans l’oubli avant que Joëlle Losfeld ne décide de republier ses livres. Mendiants et orgueilleux (titre caractérisant les Égyptiens) est considéré comme son chef-d’œuvre. Il reparaît aujourd’hui dans une édition complétée.
Le livre pourrait ressembler à un livre policier si l’intrigue ne disparaissait pas peu à peu de l’ouvrage. Le crime gratuit d’une prostituée – commis par un ancien professeur de philosophie d’université – qui a choisi la vie de mendiant pour découvrir et atteindre la sérénité d’esprit – est donc un prétexte. Le meurtrier (Gohar) – un des doubles de l’auteur – est un stoïcien érudit. Il n’éprouve ni remord ni angoisse face à ce qu’il a fait. Autour de lui, une meute de personnages à la recherche de leur identité traîne dans les ruelles et les bordels du Caire. La misère est omniprésente mais le livre n’a rien de misérabiliste. Adapté au cinéma en 1991 par la réalisatrice égyptienne Asma el Bakri, il le fut aussi en bande dessinée deux ans plus tard chez Casterman, sur un scénario rédigé par Cossery lui-même et illustré par Golo.

Peu à peu, Gohar apparaît tel un sage d’un genre particulier. Sa vie est rythmée par la recherche du haschisch. Il ne cesse de jouer un rôle de prophète face à ses camarades de débâcle. Tous finissent par lui ressembler.  A l’image de son ami poète et dealer Yéghen, aussi amoureux que sans scrupule. Les deux s’entendent parfaitement : lorsque l’un cherche l’amour, l’autre traque le haschisch. Et vice versa. A leurs côtés, El Kardi, petit fonctionnaire quêteur de gloire est une caricature de l’homme « blanc » qui se prend pour un défenseur des faibles. Cela se confirme par sa relation avec la prostituée dont il est amoureux. Il projette un casse plus pour son corps que ses beaux yeux avant de l’oublier dans les bras d’une autre passante.
Cossery rappelle que la sagesse est une éthique qui demande un réel engagement dans la misère comme dans la crapulerie. Seul l’inspecteur policier homosexuel Nour El Dine aboutit à la quête de lui-même. Il est victorieux au milieu des vaincus et finira à son tour mendiant pour suivre la voie de la sagesse enseignée par Gohar. Dégagé de toute intrigue, le roman erre dans l’intensité d’une vie grouillante et déguingandée. A l’enquête policière se superpose une quête intime. Tout se joue sur l’opposition entre dépendance et indépendance. Les personnages sont des morceaux de l’auteur. Ils vivent comme lui dans une réalité particulière « née de l’imposture » qui oblige les personnages à se débattre « comme des poissons  pris dans un filet » écrit Cossery.

En fin de compte seul celui qui ne possède rien est libre. Ce n’est pas pour autant un apostolat. Simplement il n’a rien à perdre. Ce qui n’empêche pas la recherche d’un sens et d’une liberté cueillie dans le travail ou la paresse, la reconnaissance, le haschich ou le sexe. Le livre reste un parfait roman d’apprentissage et de vieillesse avec tout ce qu’il faut de souffre. A la fin, il se peut que les personnages se soient compris, faisant bloc contre le peu qu’ils sont. Mais il se peut tout autant qu’ils se soient perdus, égarés au bout de leurs ruades et de leurs épanchements. Dans les deux cas, ils savent enfin leur chair et leur esprit immenses. Mais avec le vide dedans.
Mendiants et Orgueilleux est donc un grand roman. A lire ou relire absolument.

jean-paul gavard-perret

Albert Cossery,  Mendiants et Orgueilleux, Préface de Roger Grenier, nouvelle édition augmentée et enrichie, Collection Littérature française/Joëlle Losfeld, Gallimard, 2013 – 12,50 €.

Laisser un commentaire