Entretien avec Colette d’Orgeval (Guide des terrasses avec vue sur le ciel)

Cécile Cor­net évoque avec son auteur C. d’Orgeval Guide des ter­rases avec vue sur le ciel, un roman dédié à l’univers de Samuel Becket…


Colette d’Orgeval fait paraître Guide des ter­rasses avec vue sur le ciel aux édi­tions Nico­las Phi­lippe, roman dédié à l’univers de Samuel Becket et aux oiseaux qui le tra­versent. Ren­contre avec l’auteure et Céline Cor­net, ayant consa­cré un mémoire de l’Institut d’Arts plas­tiques et d’esthétique à cette thématique.

 

Céline Cor­net, sur quoi por­tait votre mémoire de l’Institut d’Arts plas­tiques et d’esthétique de Paris-I Sor­bonne ?
Céline Cor­net :
J’avais besoin de faire une maî­trise en esthé­tique et en phi­lo­so­phie de l’art ; j’avais déjà com­mencé à peindre des oiseaux, res­sen­tant une fas­ci­na­tion pour le presque rien d’un oiseau qui passe dans le ciel. C’est alors que j’ai lu Mur­phy, pre­mier roman de Samuel Beckett et intui­ti­ve­ment j’ai trouvé qu’il y avait là quelque chose qui me rap­pro­chait de cette idée du vol de l’oiseau. J’ai ensuite creusé cette intui­tion en lisant tous les autres textes de Beckett pour voir ce qu’il en était de l’oiseau dans son œuvre.

Pour vous, cette image de l’oiseau est à rap­por­ter à la trace, au geste esthé­tique ?
Céline Cor­net :
L’oiseau est en effet le seul être qui vit, se meut et res­pire et ne laisse aucune trace de son pas­sage. D’où le lien avec la trace en peinture.

Colette, qu’avez-vous retenu de ce mémoire, com­ment y avez– vous eu accès et en quoi a-t-il pu vous influen­cer pour le Guide des ter­rasses… ?
Colette d’Orgeval :
Ces deux ouvrages ont été éla­bo­rés cha­cun dans leur contexte, sans que nous nous connais­sions, et c’est une amie à qui j’ai fait lire mon manus­crit du Guide qui m’a trans­mis le mémoire de Céline, lequel m’a confirmé dans ma propre intui­tion, en tant que lec­trice, de la place de l’oiseau dans les textes de Beckett. L’histoire de mon livre est avant tout celle d’un lieu, puisque je me suis ins­tal­lée dans un immeuble en face de celui où Beckett lui-même avait emmé­nagé à par­tir de 1960 jusqu’à la fin de ses jours. J’ai décou­vert avec émo­tion que c’est là qu’il avait vécu, écrit un cer­tain nombre de ses œuvres, j’ai pu en par­ler avec des gens du quar­tier qui étaient des anciens et l’avaient connu, l’avaient vu vivre, évo­luer sur le bou­le­vard inter­mi­nable en bas de son immeuble… j’ai eu alors envie de me replon­ger dans ses livres, retrou­ver le per­son­nage à tra­vers ses écrits et ses lieux.
Cha­cun de nous est selon moi un « être glo­bal », alors je me suis demandé pour­quoi il était venu se « nicher » là : en effet à l’époque où l’immeuble de Beckett a été ter­miné (en 1960), c’était le pre­mier immeuble moderne du bou­le­vard Saint-Jacques qui dres­sait tous ses étages au-dessus de mul­tiples petites mai­sons basses. Il se trouve que Beckett, avec son argent, avait choisi d’aller se four­rer là, dans un appar­te­ment qui don­nait d’un côté sur le bou­le­vard, et de l’autre, à l’arrière, sur la pri­son de la Santé ! Son bureau domi­nait ainsi la cour où se pro­me­naient les pri­son­niers dont les cris, comme le racontent les bio­graphes de Beckett, per­tur­baient gran­de­ment le roman­cier… Beckett était hanté par le bruit généré par ces déte­nus, or il n’avait pas pu ne pas remar­quer la pré­sence de cette pri­son lors de l’achat son appar­te­ment ! J’ai donc consi­déré cet immeuble comme choisi à des­sein, se dres­sant au-dessus d’hommes en pri­son et en souf­frant, ne pou­vant pas bou­ger de là ou s’échapper, comme l’écho de ce qu’on trouve par­tout chez les per­son­nages de Beckett : la souf­france de la condi­tion humaine, l’alourdissement, l’impuissance, la fai­blesse… Dans un de ses livres, il a d’ailleurs sou­li­gné qu’ « écrire, c’est fina­le­ment pous­ser un cri dans le vide » !
Céline Cor­net :

Nos deux textes sont par­tis de la même intui­tion, une intui­tion poé­tique, et déjà cela me paraît beau­coup — même si l’interprétation, le choix de cha­cune de nous deux pour trai­ter ce thème per­son­nel ont ensuite varié, indé­pen­dam­ment donc d’une sen­si­bi­lité com­mune au départ. Qui dit oiseau dit cage, double sym­bole de la condi­tion humaine et, pour citer Céline, d’un “lieu pri­vi­lé­gié d’un retrait du monde”. Pas facile de pen­ser la cage comme condi­tion de la réa­li­sa­tion de soi …

Cer­tains per­son­nages chez Beckett partent en errance, finissent par se rendre compte que de mar­cher finit tou­jours au même point, donc que le meilleur moyen en vue de la quête entre­prise est l’immobilité, même si l’immobilité conduit plus ou moins rapi­de­ment à la catas­trophe. Dans les films de Beckett aussi, on voit ses per­son­nages fer­mer pro­gres­si­ve­ment tous les accès à l’extérieur, se ren­fer­mer dans leur chambre où il se couchent. La cage comme condi­tion d’accès à l’immobilité devient alors un moyen de s’évader, le meilleur moyen d’être (en) soi…
Colette d’Orgeval :
Dans le Guide…, le per­son­nage cen­tral, Bec­quète, joue à être oiseau parce que cela cor­res­pond à cet espoir de sor­tir de la cage dont parle Céline. Sor­tir de la cage qu’est la condi­tion humaine, ce serait sor­tir de l’espace temps qui limite l’homme de tous côtés. Il faut une cage pour pou­voir en sor­tir et s’en aller.

Le per­ro­quet, figure la répé­ti­tion au sens lan­ga­gier, joue un rôle récur­rent et clef dans l’oeuvre de Becket (où il sym­bo­lise selon Céline un « emblème heu­reux du non-sens ver­bal ») mais on n’en trouve pas l’écho dans le Guide… ?
Céline Cor­net :
La plu­part des héros de Beckett mettent en relief une sorte de trou noir entre le signi­fié et le signi­fiant, font sens vers une exi­gence de sim­pli­fi­ca­tion du dis­cours. Ce que sou­ligne à l’envi le per­ro­quet qui uti­lise des mots — mais dépour­vus de sens. Voilà qui rend la recherche même du sens bien déri­soire, telle que l’appréhende Beckett via l’oiseau. Le lan­gage com­mun, la com­mu­ni­ca­tion ordi­naire s’en trouve ridi­cu­li­sés. Au contraire du per­ro­quet déva­lo­risé ici, l’oiseau qui est dans le ciel, dans son tra­jet, est le véri­table déten­teur de la Parole. Les per­son­nages chez Beckett sont tou­jours à la recherche de la mère. C’est tout le pro­blème de l’enfant qui après sa nais­sance est constam­ment « dit » dans les mots de sa mère, qui inter­prète à sa manière cha­cun de ses silences ou de ses gestes. Je crois que les héros becket­tiens entament leur recherche car ils sou­haitent ne plus être dits dans les mots d’une autre. Tant que ce par­cours vers la mère n’est pas accom­pli, mieux vaut être silen­cieux !
Colette d’Orgeval :

Dans le Guide…, Bec­quète est un per­ro­quet, même si ce n’est pas dit ! C’est un humain déguisé de manière ridi­cule en oiseau, qui va faire des simu­lacres d’envol et de vol devant la foule. Michaël, le nar­ra­teur, pré­ten­dra qu’il l’a vu s’élever au-dessus du maca­dam mais l’on ne saura jamais si c’est vrai, car cela fait par­tie de son délire. Bec­quète en vérité se conduit comme un vieux per­ro­quet, qui est près de sa fin.… sans rap­port avec la gente fémi­nine hor­mis sa nièce ! Il est en « fin de par­tie », si l’on peut dire, en repre­nant un des titres de Beckett… Cela reprend la réa­lité de la fin de la vie de Beckett, ce der­nier étant mort quelques mois seule­ment après sa femme Suzanne — qui jouait depuis long­temps pour lui, il est vrai, le rôle de mère !

Les prin­ci­paux per­son­nages de Becket pro­jettent leur ave­nir dans un deve­nir oiseau qui leur per­met­trait enfin de se ména­ger une place dans le ciel. Cela signifie-t-il que tout ce qui est terre à terre, prag­ma­tique, confor­table est de trop ? Faut-il y voir aussi une pos­si­bi­lité de retraite vers un « ciel » - inté­rieur cette fois-ci — au risque de l’aliénation ?
Céline Cor­net :

Il est visible que notre société est de plus en plus satu­rée de codages, d’effets réflexifs sur toutes choses. Selon Samuel Beckett tel que je l’interprète il fau­drait faire encore un pas, quitte à ce qu’il nous fasse tré­bu­cher. La seule issue serait donc de regar­der en l’air pour inter­pré­ter les vrais signes. Ce qui ne signi­fie pas pour autant s’éloigner de l’humain puisque je crois que Beckett fai­sait au contraire tout pour se rap­pro­cher de l’Homme — on l’a vu avec son enga­ge­ment pen­dant la guerre et auprès des hôpi­taux ensuite…
Colette d’Orgeval :
Il s’agit en fait de regar­der en l’air et à l’intérieur de soi car cha­cun peut trou­ver à sa manière son propre « ciel inté­rieur », peut-être en se tour­nant vers la poésie…

Mais en même temps votre héros Mickaël se tourne fina­le­ment plu­tôt vers la des­crip­tion de ciels exté­rieurs, ceux-là même d’où l’on peut voir les « ter­rasses » comme les oiseaux : cela signifie-t-il l’échec topo­gra­phique de votre héros à sai­sir ce ciel inté­rieur dont vous par­lez ou qu’il y a une trans­mu­ta­tion de cette inté­rio­rité idéale à tra­vers le par­cours exhaus­tif de ce que les vola­tiles peuvent voir, eux qui nous sur­plombent ?
Colette d’Orgeval :
Dif­fi­cile de répondre à cette question !

Mickael réussit-il à dépas­ser la dimen­sion intro­ver­tie qui le carac­té­rise et à s’intégrer à la com­mu­nauté dont il ne par­tage pas les mots, ne retombe-t-il pas d’autant plus haut qu’il dégrin­gole in fine de cette condi­tion d’oiseau à laquelle il a su s’élever (par le tru­che­ment de l’oncle Bec­quète) mais qui n’est pas la sienne ?
Colette d’Orgeval :
Ce qu’il y a d’affreux, c’est que c’est plu­tôt cette seconde voie qui le carac­té­rise, j’en ai peur…
Céline Cor­net :
Je dirais quant à moi, pour être plus opti­miste que Colette, que tout envol est bon à prendre, même s’il com­porte une phase de risque.
Colette d’Orgeval :
Mickaël, en fait, se résout à deve­nir “la cage de l’oiseau” : habité par Bec­quète, une fois celui-ci mort, il en devient ainsi le fac­to­tum. Un peu l’image de l’auteur qui n’arrive pas, comme cela, dans un monde où il ne s’est rien passé, qui est tou­jours le fac­to­tum du passé et s’il l’admet, s’il recon­naît ses pères, peut alors trou­ver son propre envol. Nous sommes d’abord pri­son­niers : il faut le recon­naître, regar­der en face nos entraves, les ana­ly­ser afin de pou­voir ensuite nous en libérer…

Il y a un côté aigle chez Beckett (ce qu’attestent les pho­to­gra­phies uti­li­sées par Céline dans son mémoire pour accom­pa­gner ses thèses), si cha­cune de vous devait être un oiseau, lequel serait-ce ?
Céline Cor­net :
Un de ces oiseaux qui planent, qui battent des ailes beau­coup, pas une mouette parce qu’elle crie trop, peut-être un rapace ?
Colette d’Orgeval :
Oiseau, je ne pour­rais pas car j’ai le ver­tige… à moins que ce ne soit un oiseau dans un pou­lailler : plu­tôt un oiseau « mar­cheur » que « voleur » dans ce cas !

   
 

Pro­pos recueillis le 5 août 2002.

Colette d’Orgeval, Guide des ter­rasses avec vue sur le ciel, Nico­las Phi­lippe, 2002, 113 p. — 15,00 €.

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