Mine G. Kirikkanat, La Malédiction de Constantin

Mine G. Kirikkanat, La Malédiction de Constantin

Un séisme aux airs de Big One ravage la Turquie. Aussitôt débute la valse des Etats-charognards prêts à s’arracher ce qui reste du pays.

Rentrée 2006

Les premières pages pourraient être celles d’un banal polar de gare : deux amants clandestins se retrouvent dans une chambre d’hôtel pour quelques instants d’amour vite troussés, tendus et inquiets de n’être pas découverts. Puis, le temps pour « elle » de passer dans la salle de bain pour une toilette rapide, « lui » est prestement assassiné, de même que le réceptionniste de l’hôtel. « Lui » restera anonyme. « Elle », c’est Féridé Bozkir, correspondante à Paris d’un journal turc. Mais contre toute attente, ce tout petit meurtre n’aura pratiquement aucune incidence sur l’intrigue ; le véritable nœud de cette Malédiction de Constantin est une catastrophe naturelle, un « Big One » turc fortement inspiré du séisme qui ravagea le pays en 1999…
Terrifiée par ce dont elle vient d’être témoin, Féridé se rend à Bruxelles auprès de son ami Sinan Laforge, un Franco-Turc attaché à la Commission européenne. Pour apprendre qu’un tremblement de terre de force 8 a réduit en ruines l’ouest de la Turquie et rompu le fameux pont du Bosphore. Sinan, assisté de Daryal, est envoyé en mission là-bas – une mission double : l’une clairement avouée, au nom de la Commission européenne, l’autre secrète et tapie sous la première. Féridé part avec lui…
 
Le dénouement, lui – une opération commando marquée au sceau d’une profonde amitié virile – aurait à coup sûr enchanté Ian Flemming par l’ingéniosité de son agencement (Gilles Perrault, postface). Entre ces deux points extrêmes, Minne Kirrikanat développe un récit efficace, à la croisée du thriller politique, du roman d’espionnage, de la romance sentimentale… et du docu-fiction. Proche du documentaire par la précision des descriptions, par la clarté avec laquelle sont exposées les manigances des différentes puissances soucieuses d’asseoir leur hégémonie sur le pays ruiné, et par le phrasé évoquant souvent le style journalistique, La Malédiction de Constantin n’en a pas moins une évidente dimension romanesque : l’auteur accorde une grande place aux réflexions intérieures de ses personnages, et le tissage entre eux de relations complexes a au moins autant – sinon plus – d’importance dans l’architecture narrative que l’enchaînement des événements.

On notera la manière à la fois aiguë et fluide dont Minne Kirrikanat aborde, dans son roman, l’abomination stratégico-mercantile à laquelle se livrent les dirigeants politiques et qu’ils drapent, à l’usage du bon peuple naïf et qu’il faut mettre dans sa poche, du terme si valorisant de « reconstruction » – en réalité une suite de tractations sordides où se concèdent et s’arrachent des « parts de marché » et des « zones d’influences » tandis qu’on fait bien peu de cas des vies humaines, sauf si « porter secours » est d’une quelconque utilité à la balance commerciale ou à la « cote de popularité » des nations prodigues. Ce sont davantage ces ressorts-là, clairement mis à jour, qui émeuvent et révoltent que les descriptions, pourtant précises, justes et dénuées de pathos, des ruines, des conditions de survie, et des profondes détresses vécues par les sinistrés. Ce n’est pourtant pas un roman crûment militant : la critique envers ces États-charognards qui dépècent sans honte un pays à l’agonie est prise en charge par les protagonistes ; en dépit d’un antiaméricanisme manifeste, on ne peut accuser le texte d’être banalement partisan ; il reste une illustration claire des enjeux géopolitiques dont la Turquie est le théâtre, comme le mentionne la quatrième de couverture.

Malgré un fond bouleversant, des personnages forts et tourmentés que le contexte particulièrement éprouvant renvoie sans merci à leurs fantômes, et une narration plutôt bien conduite, ce roman laisse une impression mitigée. Ainsi le meurtre des premières pages ne prend-il pas dans le récit l’épaisseur que l’on attend, pas plus que les exactions vengeresses de « Hangman ». Ces éléments paraissent surajoutés, et s’intègrent mal dans l’économie générale de la narration. Quant à la scène du coup de foudre entre Yazgulu et Sinan, elle manque un peu de finesse. L’on a, au bout du compte, le vague sentiment qu’au lieu de se fondre en une juxtaposition parfaite, les différentes « phases » du récit – intrigue policière, roman sentimental, suspense politique – coexistent avec, entre elles, un jeu léger qui rend floue la substance romanesque. 

Peut-êre le malaise vient-il de l’écriture – non pas celle de Mine Kirikkanat, sur laquelle on ne se permettra aucune remarque puisque l’on a affaire à une traduction. Mais force est de convenir que le texte français proposé manque d’allant, et que le style en est un peu laborieux : de temps à autres surgissent des maladresses, des répétitions peu heureuses, des phrases lourdes dont l’orthodoxie syntaxique demeure douteuse (L’être humain était une drôle de créature, à moins que ce ne soit lui qui était bizarre). La Malédiction de Constantin se lit néanmoins avec plaisir, et ces quelques réserves quant à la traduction ne doivent pas faire oublier combien traduire un texte littéraire est difficile, et délicat de tenir la barre entre le respect de la plume de l’auteur et l’adaptation de ses particularités à celles de la « langue d’arrivée ».

isabelle roche

   
 

Mine G. Kirikkanat, La Malédiction de Constantin (traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy – Postface de Gilles Perrault), Métailié coll. « Noir », septembre 2006, 252 p. – 20,00 €.

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