Arnaldur Indridason, La Femme en vert
Le commissaire islandais Erlendur enquête sur un drame familial vieux de 70 ans, entre nostalgie et noirceur.
Arnaldur Indridason nous avait ensorcelés avec La Cité des jarres. Il nous offre ici une confirmation de son talent. Indridason est un grand auteur. Ses romans nous plongent dans une atmosphère à la fois oppressante et angoissante. Les histoires qu’il conte sont, en effet, terrifiantes. L’Islande et son Histoire sont au cœur du récit. Dans le précédent volume, où œvraient déjà le commissaire Erlendur et ses deux adjoints Sigurdur Oli et Elinborg, Indridason s’insinuait dans des sujets douloureux – tels l’inceste et le viol, particulièrement prégnants en Islande du fait de son insularité. Ici, le viol est encore présent. S’y rajoutent les violences conjugales. Un autre point commun entre les deux livres : le passé.
C’est au cours d’une fête d’enfants que ce passé resurgit. Un bébé mâchouille ce qui s’avère être un os humain trouvé sur une colline près d’un buisson de groseilliers. À l’emplacement d’une ancienne maison, un corps est découvert. Contre toute attente – et parce que le médecin légiste est en vacances en Espagne – Erlendur confie la récupération et l’examen du squelette – a priori enterré depuis 70 ans – à un archéologue. Le travail est long et minutieux. Pendant ce temps, Erlendur et ses adjoints enquêtent. Ils nous font alors découvrir l’Islande pendant la Deuxième Guerre mondiale. Car non loin de cette maison, il y avait des baraquements de militaires anglais puis américains. Tous trois fraient leur chemin dans des familles aux souvenirs enterrés et font remonter à la surface des drames que beaucoup ne voudraient pas voir mis sur le devant de la scène. Une femme en vert, tordue, viendrait récupérer les fruits des groseilliers tel un fantôme n’ayant pas trouvé le repos de son âme.
La piste est mince. D’autant qu’Erlendur ne sait pas si le corps est celui d’une femme ou d’un homme. Et, pire encore, Erlendur vit lui-même un drame qui n’est pas sans rappeler celui sur lequel il enquête. Une sorte de mise en abyme… Voici vingt ans, Erlendur a divorcé après avoir fui le foyer conjugal. Son ex-femme, qui a élevé seule ses enfants, et dans le mensonge, le hait de toutes ses forces. Leur fille, Eva Lind, devenue junkie, est complètement paumée. Et elle est enceinte. Elle a besoin de son père mais ne se l’avouera jamais. Le plus grave est que la réciproque est tout aussi vraie sinon plus. Erlendur a besoin de sa fille. Cette dernière l’appelle à l’aide avant d’être retrouvée inconsciente et baignant dans son sang. L’enfant est perdu. Durant tout le roman, Eva Lind sera dans le coma. Les médecins conseillent alors à Erlendur de parler, parler. Car sa fille entend et requiert soutien et affection. Alors, au début, c’est un Erlendur désorienté qui raconte son enquête, avant de parler de lui, de son passé, du drame qu’il a vécu et qui ne cesse de le hanter. On découvre que son enquête et son histoire sont, en quelque sorte, liées. L’Islande est une vaste contrée fouettée par les vents et étouffée par la neige. Les déplacements, à pied, de ses habitants peuvent alors aboutir à des disparitions que la police se trouve forcée de mettre sur le compte des tempêtes de neige, du froid et du brouillard. Ce peut aussi être un moyen d’éliminer son prochain…
Trois récits ne cessent de se croiser et s’entrecroiser. L’enquête en elle-même, qui est le récit actuel, et deux autres témoignages qui ressortent ou accouchent douloureusement d’un Erlendur en voie de guérison et d’un squelette, image concrète de ces fameux squelettes que toutes les familles du monde ont dans leurs placards. L’enquête progresse aussi lentement et minutieusement qu’émerge le squelette qui sera source de surprises. Mais La Femme en vert est bien plus qu’un simple roman procédural. On se retrouve agressé, pris à la gorge par l’histoire terrifiante et pourtant concevable d’une femme sur qui son mari use de sévices physiques et moraux, l’abaissant plus bas que terre sous les yeux effrayés et honteux de leurs enfants. Et ce drame ne peut que trouver son dénouement dans le meurtre. La seule question qui se pose est qui sera la victime ?
NB – La Cité des jarres vient de paraître en format poche dans la collection « Suites », toujours aux éditions Métailié.
julien védrenne
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Arnaldur Indridason, La Femme en vert (traduit de l’islandais par Eric Boury), Métailié coll. « Bibliothèque nordique », février 2006, 298 p. – 18,00 €. |
