Allessandro Baricco, Smith & Wesson

Tom et Jerry

Il arrive — et c’est sou­vent le cas — que la vie semble bien fade eu égard à ce que — à tort ou à rai­son – on en atten­dait sans se don­ner, il est vrai, les moyens d’y par­ve­nir. Dès lors, sa des­cente se pra­tique de gré ou de force dans un coin paumé de l’Amérique là où une chute fait que toute pra­tique humaine n’est rien par rap­port aux forces de la nature.
Alle­san­dro Baricco y place ces deux héros au début du siècle. Le couple (Tom) Smith et (Jerry) Wes­son n’est plus syno­nyme d’arme à feu mais devient l’objet d’une his­toire volon­tai­re­ment et pas­sa­ble­ment absurde : une his­toire de cou­rage et de rébel­lion à trois voix.

Les deux mâles se ren­contrent au pied des chutes du Nia­gara. L’un passe son temps à rédi­ger des sta­tis­tiques météo­ro­lo­giques ; l’autre à repê­cher les corps noyés par les rapides de la rivière. Cette ren­contre se double de celle avec une jeune jour­na­liste (Rachel Green) prête à toutes les ava­nies pour avoir un scoop.
Elle embarque ses deux « amis » à la conquête d’un exploit pour le moins idiot : plon­ger dans les chutes du Nia­gara. C’est là — en se met­tant dans un ton­neau — un exploit qui jus­ti­fie­rait aux yeux des pro­ta­go­nistes leur existence…

Smith et Wes­son font moins pen­ser au créa­teur du fusil célèbre qu’à Tom et Jerry (que pou­vaient sug­gé­rer leurs pré­noms) ou à Lau­rel et Hardy. Le ton est hilare et gro­tesque même si Rachel — telle une jeune écer­ve­lée mani­pu­la­trice – est sur le point de faire plon­ger ses com­pères dans un tra­gique exis­ten­tiel.
D’autant que Wes­son, dépres­sif, a peu de confiance en lui. Et que  la femme casse ses pré­ven­tions du haut de ses pou­voirs de séductrice.

Mais Smith, grand ingé­nieur inven­tif et intel­lec­tuel, sait plus de choses qu’elle. Il com­prend que Rachel est fra­gile et que ces pro­jets fous cèdent à des remugles de l’enfance. Tout cela crée au sein de l’aventure un maël­strom d’émotions. Cha­cun à sa manière a peur d’être, une nou­velle fois, éprouvé et réprouvé.
En fond de décor, Mrs Hig­gins — à l’origine spec­ta­trice ano­nyme et pro­prié­taire spé­cu­la­trice des Grandes Chutes — devient la com­men­ta­trice du cours des choses (et du fleuve) avec une sagesse des plus mâtures et à saveur fémi­nine. Face à elle, Rachel est un oiseau tombé du nid, pleine de fan­tai­sie pour mieux cacher ses peurs. Elle trouve incons­ciem­ment dans les deux pro­ta­go­nistes et leur flexi­bi­lité une sorte de béquille à sa propre solitude.

Ecrit sous forme de dia­logue théâ­tral avec des prises de paroles très brèves, le livre se lit très vite. Mais il est tou­jours à reprendre. Sous la fausse super­fi­cia­lité s’immortalise — d’une cer­taine manière et pour une part — une chro­no­lo­gie de la météo. Mais le récit prouve qu’au-delà des faits les mots sont « des petites machines très exactes ».
Ils per­mettent non for­cé­ment le saut dans le vide mais font tour­ner (comme le lait) un passé révol­tant et vire­vol­tant en des gouttes qui se mêlent à celle des chutes.

jean-paul gavard-perret

Alles­san­dro Baricco, Smith & Wes­son, trad. de l’italien par Lise Caillat, Gal­li­mard, coll. « Du monde entier », 2018.

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Filed under Echos d'Italie / Echi dell'Italia, Romans

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