Le monde de Dory

Montrez-moi quelqu’un de nor­mal et je le soigne

Synop­sis
Dory, le pois­son chi­rur­gien bleu amné­sique, retrouve ses amis Nemo et Marin. Tous trois se lancent à la recherche du passé de Dory. Pourra-t-elle retrou­ver ses sou­ve­nirs ? Qui sont ses parents ? Et où a-t-elle bien pu apprendre à par­ler la langue des baleines ?

Mnémo ver­sus Nemo ?
Du grec ancien μνήμη, mnêmê (« sou­ve­nir, mémoire »), mnémo designe un pré­fixe for­ma­teur de mots en rap­port avec la mémoire alors que le latin nemo signi­fie “per­sonne”. Qui­conque se pro­jette au-delà de la men­tion «  à par­tir de 6 ans «  acco­lée au flm com­prend que la jonc­tion entre « Le monde de Dory » et le pré­cé­dent opus « Le monde de Nemo » porte, en dehors du diver­tis­se­ment et des scène cocasses qui essaiment le film, sur le rôle de la mémoire au regard de l’identité per­son­nelle et de la consti­tu­tion de la sub­jec­ti­vité.
Ce spin-off met­tant en valeur la cha­ris­ma­tique Dory qui avait si bien épaulé Nemo à la recherche de son fils Marin dans le pre­mier volet se voit en quelque sorte rat­tra­pée par sa mémoire : à son tour aidée de Nemo et Marin mais aussi de nou­veaux per­son­nages aqua­tiques (le poulpe misan­thrope Hank, le Beluga Baily au sonar défaillant, Des­ti­née le requin baleine mal­voyant, l’oiseau fou Becky, les deux loups de mer accro­chés à leur rocher, et qui le défendent jalou­se­ment des ten­ta­tives d’intrusion d’un de leurs sem­blables, voir aussi dans les bonus  le film dédié au petit oiseau Piper…), la voici à la recherche de ses parents …et sur­tout d’elle-même.

Une odys­sée de la  ψυχή (psu­ché)
Le véri­table per­son­nage du film, invi­sible, est donc la défi­cience mné­sique, nul ne sachant si Dory par­vien­dra ou non à retrou­ver plei­ne­ment ses sou­ve­nirs. Idéale patiente pour la psy­cha­na­lyse freu­dienne sou­te­nant qu’on n’oublie pas par hasard et qu’il y a une rai­son pour toute chose, Dory en effet n’oublie pas qu’elle oublie même si elle oublie la plu­part du temps ce qu’elle oublie. Ce thème cyclique de la mémoire trouble cher­chant à s’apercevoir – au sens phi­lo­so­phique et phé­no­mé­no­lo­gique de la per­cep­tion inten­tion­nelle de soi par soi – four­nit au film son fil direc­teur à la fois comique et émo­tif.
Nous importent moins alors les vagues du grand bleu que le hou­leux vague à l’âme des repré­sen­ta­tions de Dory, conti­nû­ment schi­zées par le sen­ti­ment océa­nique de la dilu­tion du soi dans le grand tout ramené à une col­lec­tion de petits riens par le je(u) des rémi­nis­cences qui hantent le bien nommé pois­son chi­rur­gien devant ici soi­gner sa propre maladie.

Le drame de la belle bleue
De péri­pé­ties en péri­pé­ties, de rup­ture mné­sique en rup­ture mné­sique char­riées par le sac et res­sac de cet océan que sillonnent nos fou­gueux pois­sons, les scènes finales sont les plus savou­reuses et déjan­tées, entre gags et cas­cades en tous genres, en hom­mage direct aux per­son­nages han­di­ca­pés que l’on côtoie tout du long de ce récit, dont l’enjeu semble en défi­ni­tive de mon­ter com­ment il est pos­sible, en renouant avec des liens fami­liaux enfouis, de s’accepter et s’accomplir mal­gré les failles objec­tives consti­tuant (aussi) notre per­son­na­lité.
De fait, fai­sant face à sa mémoire et son trauma avec cou­rage, Dory se rap­pelle ponc­tuel­le­ment cer­tains mots, cer­taines images de son enfance mais paraît plus d’une fois déses­pé­rée devant son état men­tal car ins­crite dans le cercle cap­tif d’une mémoire des­ti­née à s’auto-annuler de manière chro­nique : les doutes qui s’emparent d’elle, tra­dui­sant son mal-être psy­chique, ralen­tissent alors l’action du film, tra­his­sant les codes de l’enter­tain­ment clas­sique de Disney.

Lit­tle Sig­mund
Ce faux comique de répé­ti­tion induit ainsi plu­tôt une réflexion sur les troubles de la mémoire immé­diate plus sérieuse qu’il n’y paraît et qui per­met d’en illus­trer les consé­quence et les vicis­si­tudes dans la vie quo­ti­dienne. Car rien n’assure que, si Dory est par­ve­nue à se sou­ve­nir de ses parents, ils ne l’aient pas de leur côté oubliée. A sup­po­ser qu’ils existent encore.
Mal­gré des répé­tions et une struc­ture de quête sous-marine ini­tia­tique iden­tique au “Monde de Nemo” (la quête pour retrou­ver les siens, les ten­ta­tives d’évasion, la vie dans les pro­fon­deurs), Pixar signe avec cette fable phi­lo­so­phique sur la soli­da­rité et le res­pect de la dif­fé­rence un nou­veau coup de maître, remar­quable tant sur la forme que sur le (grand) fond. Ce Fin­ding Dory dont on pou­vait craindre qu’il se ter­mine en méchante queue de pois­son ouvre plu­tôt la voie, loin du seul « prin­cipe de plai­sir » célé­bré par les topiques du freu­disme, à une ins­crip­tion de la réa­lité sociale (et ses nom­breuses défi­ciences : l’amnésie, l’étourderie, les troubles psy­cho­so­ma­tiques, la mal­voyance, la défi­cience men­tale) au sein des films d’animation, met­tant ainsi en lumière ce pré­cepte para­doxal  si cher à Sig­mund Freud : « Montrez-moi quelqu’un de nor­mal et je le soigne. ».

fre­de­ric grolleau

Le monde de Dory
Andrew Stan­ton (Réa­li­sa­teur), Angus MacLane (Réa­li­sa­teur) 
Stu­dio : Dis­ney — PIXAR
Date de sor­tie du DVD : 29 octobre 2016
A par­tir de 6 ans
Durée : 93 minute
19,99 €

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