Entretien avec Martin Jamar (Double masque)

Martin Jamar, des­si­na­teur, tra­vaille avec Jean Dufaux depuis plus de dix ans. Il évoque leur nou­velle série, Double masque

Vous avez ter­miné Les Voleurs d’Empire en 2002 (série dont l’intégrale a été publiée en 2003). Avez-vous fait une petite pause entre les deux séries ?
Mar­tin Jamar :
Le temps mini­mum, his­toire de ne pas y lais­ser ma santé. Je me suis arrêté quinze jours ou trois semaines peut-être. Puis je suis reparti très vite sur ce pro­jet de Double Masque parce que nous l’avions dans nos car­tons depuis quelques années. Quand nous étions encore au milieu des Voleurs d’Empire, nous savions déjà que nous allions faire quelque chose autour du Pre­mier Empire et de Napo­léon. Nous n’avions pas encore le nom de la série, mais le pro­jet était en ges­ta­tion dès 1999. C’est à ce moment que nous avons com­mencé à regar­der dans les librai­ries, à fouiller pour consti­tuer notre docu­men­ta­tion.
 
Donc vous avez tra­vaillé deux ans au des­sin de ce pre­mier tome ?
J’ai passé envi­ron dix-sept mois sur le des­sin du pre­mier tome. Et si l’album sort seule­ment main­te­nant c’est parce que l’éditeur l’a mis “au frigo” en quelque sorte, pour me lais­ser le temps d’avancer dans le tome 2 et rap­pro­cher la paru­tion des deux pre­miers tomes.

 

Donc le tome 2 est prévu pour…
L’album est tota­le­ment ter­miné (Ber­trand Denou­let est en train de finir les cou­leurs). Je ne me suis pas trop tourné les pouces. Il doit sor­tir en février ou mars…

 

Com­bien de tomes avez-vous prévu pour cette série ?
Il n’y a rien de prévu pour le moment. Aussi long­temps que nous [les auteurs], l’éditeur mais aussi le public aura envie de conti­nuer. C’est un sujet qua­si­ment infini, donc… on peut conti­nuer un peu. Nous vou­lons consa­crer un album ou un dip­tyque par année du règne de Napo­léon.
Les deux pre­miers tomes forment un cycle trai­tant de l’année 1802. Le tome 3 sera une his­toire com­plète qui se dérou­lera en 1803. 1804, si je me sou­viens bien, est l’année du sacre… donc nous aurons bien besoin de deux tomes. À ce rythme, si nous conti­nuons jusqu’en 1815, voire jusqu’à Sainte-Hélène, nous pou­vons voir venir.
C’est la grande dif­fé­rence avec Les Voleurs d’Empire pour les­quels Jean m’avait dit dès le début que la série comp­te­rait cinq à sept tomes.

 

La série Double Masque telle que vous la décri­vez aurait com­plè­te­ment sa place dans la col­lec­tion “Vécu” de Glé­nat, pour­quoi avoir changé d’éditeur ?
Nous étions moyen­ne­ment contents de l’attitude de l’éditeur vis-à-vis de notre série, car Glé­nat a une poli­tique qui consiste à sor­tir beau­coup d’albums en fai­sant un mini­mum de pro­mo­tion. Ensuite, ils attendent de voir ceux qui sortent du lot pour leur don­ner un coup de pouce. On a l’impression que les albums sont un peu livrés à eux-mêmes. Donc on s’est dit que Les Voleurs d’Empire auraient mérité un meilleur trai­te­ment, même s’ils n’ont pas été un échec. Donc nous sommes allés voir ailleurs. Jean Dufaux tra­vaillait déjà chez Dar­gaud pour d’autres séries et il était très content. Com­men­cer un nou­veau pro­jet, c’était l’occasion ou jamais de chan­ger d’air… His­toire de ne pas recom­men­cer avec le même scé­na­riste, le même des­si­na­teur, le même édi­teur… On a été bien accueillis chez Dar­gaud, et les choses se passent bien.

 

Votre trait est plus épais, plus rond que dans votre pré­cé­dente série.
En fait, il y a une rai­son rela­ti­ve­ment simple, c’est que j’ai changé le for­mat ori­gi­nal de mes planches. Je tra­vaille sur un for­mat un peu plus petit, mais avec les mêmes outils. Donc comme la planche est moins réduite lors de la repro­duc­tion, le trait paraît plus épais dans l’album. En plus, j’ai voulu retra­vailler mon trait. J’avais envie de l’accentuer. Je le trou­vais un petit peu fluet quand je le voyais dans les albums. J’aime bien un trait un peu vigou­reux, pas trop fai­blard. Il est plus ron­douillet aussi parce que j’ai envie d’aller vers un aspect un peu plus cari­ca­tu­ral des per­son­nages. Je trouve qu’il y a eu un glis­se­ment pro­gres­sif dans Les Voleurs d’Empire vers un trait de plus en plus réa­liste. Au début, je me sou­viens que j’avais envie d’épurer mon des­sin vers quelque chose, non pas de semi-réaliste, mais d’un peu moins réa­liste. Et puis pro­gres­si­ve­ment, je suis reparti vers un des­sin plus fouillé, avec pas mal de petits détails. Ce n’est pas contre mon gré, mais c’est incons­ciem­ment. Avec Double Masque, j’avais à nou­veau envie de reve­nir à quelque chose de plus léger. C’est d’ailleurs la rai­son pour laquelle j’ai décidé de réduire le for­mat de la planche. Je me suis dit que ça allait être un moyen de m’empêcher de faire trop de détails, de m’obliger moi-même à simplifier.

 

L’association fonc­tionne très bien entre Jean Dufaux et vous. Ça va faire plus de dix ans que vous tra­vaillez ensemble.
On a com­mencé en 1991 ou 1992. Plus de dix ans en effet.

 

Qu’est-ce qui fait que ça marche si bien entre Jean Dufaux et vous ?
Je pense que l’Histoire nous pas­sionne tous les deux. Avant de se lan­cer dans un pro­jet, on en dis­cute pour voir les inté­rêts de cha­cun. Il faut croire que nous avons des centres d’intérêt com­muns. Lui doit appré­cier mon des­sin. Il connais­sait mes albums pré­cé­dents. Et même si ça n’était pas com­plè­te­ment abouti, il avait l’impression que je pou­vais pro­gres­ser encore et qu’il y avait moyen de faire quelque chose de bien ensemble. De mon côté, je connais­sais plu­sieurs de ses séries, et spé­cia­le­ment Gia­como C [Glé­nat, col­lec­tion “Vécu”, avec Giffo au des­sin — Ndr] qui est une série que j’adore.
C’est plu­tôt moi qui ai eu envie de tra­vailler avec lui. Je suis allé le trou­ver en lui disant que j’aimerais faire quelque chose avec lui. Ça a démarré comme ça. Les Voleurs d’Empire, c’est un pro­jet qu’il avait dans ses tiroirs. Il atten­dait une ren­contre pour que ce pro­jet puisse se réaliser.

 

Et Double Masque ?
Double Masque, l’idée vient un peu plus de moi, en tout cas pour le choix de la période du Pre­mier Empire ou du Consu­lat. C’est une période que j’avais abordé à mes tout débuts en 1985. J’avais com­mencé une série [Fran­çois Jul­lien — Ndr] de cinq albums qui se situait dans cette période-là. J’ai eu envie d’y reve­nir car c’est une série qui avait été un peu avor­tée ou du moins pas por­tée jusqu’à son terme.

 

Auriez-vous envie de tra­vailler avec un autre scé­na­riste ? Est-ce un manque de temps ?
C’est un manque de temps. Ça m’amuserait un jour de tra­vailler avec quelqu’un d’autre. J’ai une cou­sine un peu éloi­gnée (mais elle porte le même nom que moi) et qui écrit des scé­na­rio. Et je dois dire que ça m’amuserait un jour de tra­vailler avec elle. Elle a déjà publié chez Glé­nat une série qui s’appelle Les Filles d’Aphrodite [col­lec­tion “Bulle Noire”, avec André Tay­mans au des­sin — Ndr].

 

Vous avez très tôt pensé au des­sin, mais pas à la bande des­si­née. Donc cette cou­ver­ture qui res­semble à une toile, c’est un retour vers vos pre­miers goûts ?
C’est une toile, ou un car­ton toilé pour être exact. C’est le prin­cipe des cou­ver­tures des albums de Double Masque : je vais réa­li­ser des por­traits des per­son­nages. Nous vou­lions un concept qui pour­rait ser­vir aux cou­ver­tures sui­vantes et, après avoir cher­ché dif­fé­rentes idées, celle que nous avons rete­nue a été de mon­trer un por­trait d’un per­son­nage en buste. J’ai donc décidé de tra­vailler sur toile. Ce n’est pas de la pein­ture à l’huile, c’est de l’acrylique mais ce n’est pas très différent.

 

Il y a un autre des­si­na­teur de bande des­si­née qui tra­vaille de plus en plus sur toile, c’est Rosinski. Vous en avez parlé avec lui ?
Non, je n’ai pas spé­cia­le­ment pensé à lui. Non, l’idée vient du concept de cou­ver­ture que nous avons trouvé avec l’éditeur et avec Jean Dufaux. J’ai appris sur le tas à tra­vailler l’acrylique. Quand j’étais petit j’avais fait un ou deux tableaux à l’huile, des por­traits de famille. Mais c’était quand j’avais dix-quinze ans, ça remonte très très loin.

 

Pour la docu­men­ta­tion, com­ment travaillez-vous ?
Ma source prin­ci­pale, ce sont les livres, les bou­quins. Des livres avec un maxi­mum d’iconographie évi­dem­ment. Mais je me docu­mente aussi dans des livres où il n’y a pra­ti­que­ment pas d’illustrations. Pour se plon­ger dans une époque, il faut s’immerger dans l’ambiance. Donc lire des récits de l’époque — pas for­cé­ment illus­trés — est aussi extrê­me­ment inté­res­sant. Par­fois on trouve des choses dans les textes, des des­crip­tions de lieux qui n’existent plus.
Je pense à un cas qui s’est pré­senté pour Double Masque : le bureau de Napo­léon aux Tui­le­ries. Cette partie-là des Tui­le­ries n’existe plus et je devais repré­sen­ter Napo­léon dans son cabi­net de tra­vail. J’ai fini par retrou­ver un des­sin de l’époque, mais, avant de le trou­ver, je m’étais ins­piré uni­que­ment de des­crip­tions dans le texte.
Il faut ouvrir un maxi­mum de voies pour col­lec­ter le plus d’informations. Donc la source prin­ci­pale, ce sont les livres et puis ça peut être des visites de musées, des dépla­ce­ments sur les lieux mêmes… J’essaie aussi de voir des films dont l’action se situe à cette époque-là, il y en a quelques-uns. J’ai même regardé le feuille­ton Napo­léon à la télé­vi­sion, alors que je ne sup­por­tais pas Chris­tian Cla­vier dans le rôle prin­ci­pal [Sou­rire gêné].

 

En lisant Double Masque, comme Les Voleurs d’Empire, on recon­naît très bien Paris. Cela vous amuse de des­si­ner Paris ? Ou seule l’époque vous attire-t-elle ?
Non, je crois que c’est l’ensemble. C’est aussi parce que je trouve que Paris est une ville superbe et que j’aimerais bien y venir plus sou­vent… C’est une ville que je trouve assez fas­ci­nante. J’aime des­si­ner Paris, c’est un plai­sir. J’aime cette époque pour la mode, les cos­tumes, les uni­formes et l’architecture aussi…

 

Cet album est beau­coup plus “écrit”, tant au niveau du des­sin que sur le plan tex­tuel. En par­ti­cu­lier les grandes planches d’ouverture et de clô­ture. Quelle était votre inten­tion ?
Ce serait sans doute plus au scé­na­riste de répondre. Je pense qu’il l’a fait pour bien intro­duire le lec­teur dans l’ambiance du récit, dans le contexte pure­ment his­to­rique. Ces deux planches se répondent l’une l’autre. Et puis il y a cette troi­sième grande planche qui décrit les jar­dins du Palais Royal.
Jean Dufaux adore l’Histoire et la culture en géné­ral. Pour lui, il ne s’agit donc pas de faire un album didac­tique, mais de com­mu­ni­quer ses goûts. D’ailleurs toute cette his­toire est un mélange de petites his­toires et de l’Histoire avec un grand H.

 

Dans Double Masque, allons-nous glis­ser vers fan­tas­tique ?
Ici le fan­tas­tique pren­dra moins de place que dans Les Voleurs d’Empire. Il ne res­tera qu’en fili­grane au fur et à mesure des épi­sodes. Je crois que Jean aime mettre un soup­çon de fan­tas­tique dans ses récits, mais il y en a moins en pro­por­tion que dans Les Voleurs d’Empire. Le per­son­nage de la vieille dame voi­lée du début, par exemple, réap­pa­raî­tra dans le récit. Rela­ti­ve­ment peu, mais elle a un rôle assez impor­tant dans la suite.

 

Le petit Charles fait vieux pour ses douze ans, non ? C’est une pré­mo­ni­tion de son ave­nir ?
C’est bien pos­sible… C’est vrai qu’il a l’air un peu mar­qué. On sent que c’est un enfant sur lequel pèse quelque chose d’un peu par­ti­cu­lier. Le fait qu’il n’arrive pas à déta­cher le masque de son visage, c’est le sym­bole d’un des­tin qui lui colle à la peau. Il est condi­tionné par son destin.

 

Ce des­tin qui colle à la peau, c’est quelque chose en quoi vous croyez ?
Jean y croit, c’est cer­tain. Moi je pense que le des­tin est un mélange de volonté et de déter­mi­na­tion. Il y a des choses qu’on a en soi dès la nais­sance et qui font qu’on est l’individu qu’on est. On ne peut pas grand-chose contre. Par exemple, je crois que si je suis devenu des­si­na­teur, c’est que j’étais plus fait pour ça que pour deve­nir avo­cat. Mes parents s’imaginaient que j’allais deve­nir avo­cat parce que c’était une tra­di­tion dans la famille. Moi, je savais per­ti­nem­ment que je ne me voyais abso­lu­ment pas au bar­reau. Je pré­fé­rais des­si­ner. C’est quelque chose que l’on a en soi. Jean dit lui-même qu’il est né pour écrire. Il ne le dit sans doute pas avec ces termes-là, mais c’est sa vie, c’est ce qu’il aime. Ça coule de source, il a une faci­lité pour l’écriture. On va dire que c’est son des­tin à lui aussi. Il y en a qui ont peut-être encore moins le choix.

 

Est-ce que Charles et la Tor­pille vont par­ve­nir à avoir un des­tin un peu moins sombre que celui des per­son­nages des Voleurs d’Empire ?
C’est une des pre­mières choses que j’ai dites à Jean quand nous avons com­mencé à par­ler de l’après Voleurs d’Empire. Je lui ai dit que je vou­lais une his­toire qui soit plus légère, plus gaie. Il y avait des choses extrê­me­ment dures dans la série pré­cé­dente. Par exemple quand je repense à cette case d’un bébé mort dans son ber­ceau que j’ai dû des­si­ner, je me dis que c’est vrai­ment hor­rible. Au moment même, j’étais dans l’histoire et ça me sem­blait logique, mais aujourd’hui je n’ai pas du tout envie de me com­plaire dans ce genre d’ambiance. J’avais vrai­ment envie que Jean m’écrive une his­toire dif­fé­rente au niveau du ton. Et j’ai le sen­ti­ment qu’il se débrouille pas mal du tout. Ici, on a des scènes tru­cu­lentes, des scènes de comédie…

 

Et l’œil mort de la Fourmi en fin d’album ?
Ça c’est à voir avec Jean Dufaux. Ça fait par­tie des mys­tères qui à un moment donné seront élu­ci­dés. Jean Dufaux a bien pré­cisé dans son scé­na­rio que la Fourmi et Napo­léon ne sont pas des frères jumeaux. Mais je n’en sais pas plus…

   
 

Mar­tin Jamar (des­sin) / Jean Dufaux (scé­na­rio), Double masque — Tome 1 :“La tor­pille”, Dar­gaud, sep­tembre 2004, 48 p. cou­leurs (par Denou­let) — 10,45 €.

Pro­pos recueillis par mar­tin zel­ler le mardi 21 sep­tembre 2004.

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