Les anonymes, Ủn pienghjite micca (ne pleurez pas)

 Lutte de consciences

Le soir du 6 février 1998, à 21 h 05, le pré­fet Claude Éri­gnac est assas­siné à bout por­tant de trois balles dans la tête dans une petite rue d’Ajaccio. L’action meur­trière est reven­di­quée par un groupe inconnu, qui ne porte aucun nom, aucun sigle : « les ano­nymes » nom donné par la police. L’enquête, longue, minu­tieuse, com­plexe per­met d’identifier un groupe de sus­pects. Le 21 mai 1999, aux aurores, 7 per­sonnes sont arrê­tées dans la région d’Ajaccio et de Car­gèse par les forces de police : des pères de famille, des épouses. Des petites vies fami­liales et conju­gales en appa­rence tran­quilles sont bous­cu­lées, les enfants cho­qués, téta­ni­sés par la bru­ta­lité froide d’une sépa­ra­tion qui ne s’explique pas. Les parents embar­qués dans un avion vers Paris. Le face à face peut com­men­cer. 96 heures de garde à vue.
Ce temps de l’interrogatoire dans les locaux de la Direc­tion anti-terroriste consti­tue la matière brute du film. Petit à petit, sur le rythme d’une méca­nique alter­nant coups de pres­sion et phases d’apaisement, les figures se construisent et se dévoilent. Tant du côté des sus­pects que des enquê­teurs. Au départ, c’est conve­nable, attendu : argu­ments et démons­tra­tions s’opposent. Les convic­tions se mani­festent et se défendent dans le cadre des pro­cé­dures. Mais charme et rhé­to­rique s’effritent devant le temps qui presse et la fatigue qui s’installe. La pres­sion monte : la police doit bri­ser la las­si­tude et faire tom­ber le maillon faible à coups de menaces et de pro­messes. Georges Marion est à la manoeuvre. Contra­dic­tions et ambi­guï­tés s’accumulent de toutes parts. La caméra, comme un témoin neutre et embar­qué, filme et enre­gistre au plus près des visages, au plus près du réel.

Cet effet de réel, ce « gage d’authenticité » est la pre­mière carte du film. L’oeuvre s’appuie sur un tra­vail d’enquête et de docu­men­ta­tion impor­tant et pré­cis, ini­tié notam­ment par le scé­na­riste du film Pierre Erwan Guillaume, assisté du jour­na­liste Eric Pel­le­tier. Le recours aux faits comme cadre absolu per­met au film d’explorer l’incertain. Cer­tains pas­sages du film sont consti­tués d’extraits d’actualités télé­vi­sées, décu­plant l’effet de réel, mais pro­vo­quant une mise en abyme. Les médias ont joué un rôle déci­sif dans le dérou­le­ment des évé­ne­ments ; alerté par des articles de la presse dès l’arrestation du groupe, Yvan Colonna a pu s’échapper et nar­guer la police, par médias inter­po­sés pen­dant plu­sieurs années jusqu’à son arres­ta­tion, dont l’annonce média­tique par un ministre de l’intérieur ambi­tieux peu scru­pu­leux du droit à la pré­somp­tion d’innocence contri­bua à son tour à brouiller les cartes judi­ciaires.
En ins­cri­vant des extraits d’actualités comme consti­tu­tifs de l’histoire racon­tée, Pierre Schoel­ler nous amène à consta­ter leur impasse heu­ris­tique et la néces­sité de pas­ser par la fic­tion pour ques­tion­ner et pen­ser le réel — d’autant plus quand le réel s’est lui même emballé au point de mas­quer la vérité. Quand le faux masque le vrai, autant uti­li­ser le faux pour cher­cher le vrai.

La part de fic­tion, faite d’une dra­ma­tur­gie par­fai­te­ment maî­tri­sée est la deuxième carte du film. L’ensemble remar­quable de la mise en scène, du jeu des acteurs, de la musique et du mon­tage per­mettent au spec­ta­teur d’être emballé, pris par l’intrigue sans pour autant la subir. Les recom­po­si­tions fic­tives changent au gré des témoi­gnages qui s’opposent et divergent. Le film peut rendre compte des per­cep­tions mul­tiples du même évé­ne­ment, du crime. Pierre Schoel­ler était par­venu avec L’Exercice de l’Etat à faire du por­trait fic­tif d’un ministre, alors inter­prété par Oli­vier Gour­met, une figure mytho­lo­gique, légen­daire des hommes de pou­voir. Et là, avec le même talent et le même comé­dien qu’est Oli­vier Gour­met (dans le rôle d’un enquê­teur à la force brute), Pierre Schoel­ler par­vient à faire d’une garde à vue com­plexe une expé­rience fon­da­men­tale. Georges Marion, le patron de la lutte anti-terroriste, inter­prété par Mathieu Amal­ric emporté par son per­son­nage, dit cette phrase de Jean Paul Sartre : « L’obtention des aveux, c’est une lutte des consciences ». Une lutte concrète, phy­sique. Un drame.
L’assassinat du pré­fet Eri­gnac n’est pas un simple geste poli­tique natio­na­liste, bru­tal et san­glant, réglé défi­ni­ti­ve­ment par une enquête et des pro­cès. La réso­lu­tion finale de l’équation com­plexe à plu­sieurs incon­nues par x1 = Yvan Colonna est réduc­trice. Elle n’a fait que fer­mer un sac de noeuds. Ce film vient d’ouvrir le sac.

camille ara­nyossy

DVD. Les ano­nymes, Ủn pien­ghi­jte micca (ne pleu­rez pas),
un film de Pierre Schoel­ler,
avec Mathieu Amal­ric, Oli­vier Gour­met, Karole Rocher,
Scar­lett Pro­duc­tion, Edi­tions Mont­par­nasse,
Ver­sion Fran­çaise, 124 minutes, octobre 2014.
1500 €. (FIPA 2013 — Prix Jérôme Minet). 

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