Arni Thorarinsson, L’Ombre des chats

Arni Thorarinsson, L’Ombre des chats

Quand les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être…

L’auteur de romans policiers, plus que tout autre, a un regard porté sur le monde qui l’entoure. À travers ses intrigues, il décrit les maux dont souffre une société, les situations de crise, reflets da la réalité. Arni Thorarinsson fait, ainsi, découvrir celles de l’Islande d’une superbe façon.
Einar est journaliste au Journal du soir à Reykjavik, spécialisé dans les faits divers. Il est invité par deux amies au mariage de Kristin et Saga, deux jeunes femmes. Parmi les cadeaux, elles trouvent un bocal contenant un pénis accompagné du message : « Tous mes vœux de bonheur. En avant, les filles ! » Einar emporte la pièce pour établir s’il s’agit d’une plaisanterie de mauvais goût ou d’une vengeance et pour en retrouver le propriétaire. Parallèlement, il reçoit des SMS à l’orthographe approximative: « Tu est nue. ». « Tu veux tiré un coup ? »
Hannes le rédacteur en chef, également actionnaire du journal, souhaite qu’Einar enquête sur une affaire relative au parti socialiste. Elle émane du secrétaire général sortant et risque de faire du bruit. Son attention est attirée sur la violence « gratuite » qui déferle dans Reykjavik à partir de l’agression d’un homme qui faisait la queue devant un bar. C’est, pour lui, l’occasion de renouer avec Sigurbjörg, la jeune femme qui le battait froid depuis l’affaire contée dans L’Ange du Matin. Interviewant le dirigeant du parti, celui-ci lui révèle que Smari Pall Karason, le député, est un candidat bien placé pour remporter l’élection. Mais lui n’en veut pas pour successeur ! Quelle n’est pas la surprise d’Einar quand on lui apprend que les SMS proviennent de l’appareil de Karason. Et on découvre Kristin et Eyvindur, un ami d’enfance de la jeune femme, mort d’une overdose pilotée par ordinateur. Si le suicide paraît, de prime abord évident, l’est-il réellement ?

Arni Thorarinsson livre un polar très actuel en lien avec une actualité brulante. Publié en 2012, ce roman prend en compte les effets de la crise déclenchée par l’avidité des capitalistes et les conséquences sur les populations islandaises. L’auteur dresse un bilan au vitriol de ce système économique à travers quelques portraits particulièrement gratinés.
Bien qu’il soit également journaliste, l’auteur croque le monde des médias, moquant l’importance que se donnent les reporters et relativise leur rôle, aujourd’hui, dans le déferlement d’informations venant de toutes sources, mêmes non professionnelles. Il présente les nouveaux moyens de communication s’interrogeant sur la fiabilité des écrits, sur la pertinence de ces sites Internet qui sont la porte ouverte à n’importe quelles annonces, sans contrôle ni garde-fou.
Il évalue l’évolution de la déontologie de la profession à travers les relations incontournables du monde journalistique avec celui de la finance et de la politique. Quelle liberté la presse peut-elle avoir quand les actionnaires guident les choix éditoriaux, quand les annonceurs imposent certaines règles ?

Le romancier imagine une intrigue qui lie de nombreuses affaires telles que les raisons du suicide assisté par ordinateur, le cadeau de mauvais goût, une agression « gratuite », l’auteur des SMS, l’élection contestée du secrétaire du parti… Il évoque, avec sa galerie riche en personnages attachants, les incidences du passé sur le présent, l’alcoolisme, la solitude, l’homosexualité et les difficultés de la vivre, les familles recomposées. Il soulève, au fil de son récit, avec une vision caustique et un regard acéré sur la société mondialisée, un certain nombre de questions gênantes qui ne laissent pas indifférent.
L’Ombre des chats est un roman passionnant qui éclaire l’existence d’une partie de la population islandaise, une société bien identique à la nôtre, avec une trame d’intrigues finement ciselées, imbriquées avec maestria. Il mène également une charge contre les capitalistes et les moyens employés pour imposer leurs lois, des lois faites par eux et pour eux.

serge perraud

Arni Thorarinsson, L’Ombre des chats, (Ár kattarins) traduit de l’islandais par Éric Boury, Métailié, coll. « Bibliothèque nordique – Noir », octobre 2014, 300 p. – 20,00 €.

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