Javi Rey, Les Oranges amères
Le point de bascule
Apollon vient avertir Zeus que les humains se rebellent à nouveau. À l’origine, chaque humain était double, deux personnes dans un même corps. Mais, puissants, ils cherchent à rivaliser avec les dieux. Zeus décide, alors, de les couper en deux et fend une orange pour illustrer sa décision. Ces nouveaux humains s’étiolent, privés de leur moitié et commencent à mourir de tristesse. Or, les dieux ont besoin d’humains pour leur construire des temples, leurs offrir des sacrifices… Le Dieu des dieux invente alors l’amour et chacun, depuis, cherche sa moitié pour retrouver la plénitude.
Elena vient d’entamer son cursus à la faculté de philosophie. Alors qu’elle sort de l’amphithéâtre où la professeure s’est appuyée, pour son cours, sur cette histoire sur l’origine de l’amour extraite du Banquet de Platon, un étudiant l’invite à une soirée où toute la classe sera présente. Elle accepte mais sait qu’elle n’ira pas. Il y a une routine installée depuis des années entre ses parents et Mario, son petit ami depuis l’enfance. Le vendredi soir, tous les quatre, regardent un film. Peut-elle rompre avec cette prison ?
Cet album fait partie de l’office des quatre titres qui inaugurent la nouvelle collection des Éditions Dargaud : Intermezzo. Ce sont des récits plus courts, de 32 planches, avec un format quelque peu réduit et un prix attractif.
Javi Rey, pour son récit retrouve le mythe des androgynes, raconté par le poète comique Aristophane et inclus dans Le Banquet de Platon. Ce texte est un des plus célèbres de la philosophie car il définit l’amour comme la recherche de sa moitié ou de l’âme sœur.
Avec son héroïne, l’auteur décrit un mal-être profond. Pourtant, cette jeune fille bénéficie d’une existence confortable. Elle est entourée de l’amour de ses parents, un couple très amoureux, de celui de Mario, son fiancé. Mais elle souhaite sans doute un amour un peu moins platonique de la part de celui-ci, une peu plus que le message quotidien et la soirée cinéma, à la maison, du vendredi.
Elena prend conscience, par la découverte d’un texte de Platon, d’une simple invitation à une soirée, que les petites habitudes, la routine qui jusqu’alors la comblaient, sont devenues étouffantes. Elle aspire, brusquement, à autre chose dans sa vie. Mais briser un équilibre, trouver le courage de s’émanciper est bien difficile, surtout quand elle comprend…
C’est avec un dessin épuré, un trait élégant et ferme que l’auteur installe son graphisme. Il va à l’essentiel pour exprimer les divers sentiments qui habitent Elena quand elle prend conscience de sa situation. Les couleurs fortes donnent une dimension superbe et la mise en scène est orchestrée de belle manière.
C’est un récit dense, chargé en émotions, d’une belle profondeur, que propose Javi Rey qui montre ainsi comment une simple découverte peut remettre en question toute une existence. Magnifique !
serge perraud
Javi Rey (scénario, dessin et couleurs), Les Oranges amères, Dargaud, coll. Intermezzo, août 2026, 32 p. – 10,00 €.