Arturo Pérez-Reverte, Le club Dumas Ou L’ombre de Richelieu
Un ouvrage absolument savoureux !
Le Club Dumas, publié en 1993 (traduit en 2010), est un roman mêlant enquête de type policier sur la littérature bibliophilique, un mystère ténébreux et hommage à Alexandre Dumas.
Boris Balkan, un érudit passionné de littérature du XIXᵉ siècle, reçoit la visite de Lucas Corso, porteur d’un ensemble de quinze feuillets manuscrits – Le Vin d’Anjou. Il veut savoir s’il s’agit d’un texte authentique d’Alexandre Dumas, le chapitre quarante-deux des Trois Mousquetaires. Balkan lui indique l’adresse d’un maître-expert à Paris et finit par savoir où ce texte a été trouvé. Il est déconcerté.
Boris Balkan devient le narrateur du reste de l’histoire quand, l’affaire terminée, la solution de l’énigme entourant le Club Dumas lui a été raconté par Corso. Il fait alors office de Dr Watson et raconte que l’acte suivant a commencé une heure plus tard.
Flavio La Porte, un libraire, retrouve son ami Lucas Corso dans un bar. Ce dernier lui annonce qu’il doit aller à Paris pour authentifier Le Vin d’Anjou qui sera vendu par Flavio. Celui-ci, peu fortuné, tique face aux frais supplémentaires. Or, Lucas doit y aller aussi pour Varo Borja, le plus grand libraire d’Espagne. Ce dernier a acquis Les Neufs Portes du Royaume des Ombres, un manuel pour invoquer le diable. L’éditeur de l’ouvrage, au milieu du XVIIe siècle, a reproduit, en plus, les neuf gravures du Delomelanicon, le classique des livres noirs. Mort sur un bûcher il a juré sous la torture qu’il n’existait plus qu’un exemplaire. Or, trois sont répertoriés. Lesquels sont des faux. Or, quand on s’intéresse au diable…
Le romancier construit son récit comme un puzzle avec un prologue qui présente Balkan, neuf chapitres comme les Neuf Portes, et un épilogue. Chaque chapitre correspond à une étape dans la reconstitution des gravures authentiques.
Le roman immerge dans le monde des collectionneurs, des éditions rares et des manuscrits. Il pose des questions de fond sur la falsification, sur la définition d’un texte authentique, sur les réseaux qui décident de la valeur de ces éditions. À propos des Trois Mousquetaires, Pérez-Reverte explique que ce roman a été publié en feuilleton dans Le Siècle. Or, une fois que le texte était composé par le typographe, l’original manuscrit était mis au panier. Aussi, la traque de quelques fragments ayant survécu est féroce. Et la tentation de faire des faux est puissante.
L’introduction de l’occultisme, ce miroir d’obsessions humaines, offre une exploration des liens entre texte, pouvoir, manipulation et fascination diabolique. Le livre s’appuie essentiellement sur le personnage de Lucas Corso, un chasseur de livres à gages, un mercenaire de la bibliophilie. Il est au service de collectionneurs fortunés, mais n’a pas la posture romantique du bibliophile amoureux : il facture, il négocie, il manipule. Son enquête, qui l’amène de Tolède à Paris, à Sintra, se révèle bien dangereuse. Il est emporté dans un monde d’amateurs obsessionnels, de faussaires, de collectionneurs inquiétants et de sociétés secrètes rejouant les intrigues d’Alexandre Dumas.
Il est entouré d’une galerie de remarquables protagonistes comme Irène, une mystérieuse jeune femme, une figure ambiguë, à la fois protectrice et inquiétante, d’un couple inquiétant, de figures d’érudits, de collectionneurs et de manipulateurs qui rejouent des rôles inspirés de Dumas, tels Richelieu, Milady, les Mousquetaires…
Arturo Pérez-Reverte invite à suivre une double intrigue, l’enquête autour du manuscrit des Trois Mousquetaires et celle autour des exemplaires Les Neuf Portes du royaume des ombres. Ces deux intrigues se croisent graduellement jusqu’à se diffuser l’une dans l’autre comme si Dumas et le satanisme n’étaient que deux faces d’un même jeu de fiction.
Pérez-Reverte adopte un ton souvent ironique, presque désillusionné, qui fait de Corso un antihéros cynique, professionnel, mais jamais dupe. Cette distance permet de savourer le jeu érudit sans entrer dans un traité d’occultisme.
Parce qu’il combine enquête, érudition, ambiance gothique, humour discret et réflexion sur le pouvoir des livres ce roman est passionnant à découvrir, le romancier levant le voile sur une population peu médiatisée.
serge perraud
Arturo Pérez-Reverte, Le club Dumas Ou L’ombre de Richelieu (El club Dumas) traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Quijano, Ricardo Sanchez Rodriguez (illustration intérieures), Folio n° 1073, mai 2026, 528 p. – 10,50 €.