Claudia Brutus, Puissantes femmes touareg

Claudia Brutus, Puissantes femmes touareg



« J’ai avancé avec ma constellation d’astres et de divinités sous mon mouchoir-ciel »
Yanick JP Lahens

A la recherche d’un monde perdu et pour répondre à l’appel du néant des temps actuels, passagère des jours et des nuits, Claudia Brutus est à la recherche d’un lieu originel. Non vraiment le sien mais du moins une partie. Il ne s’agit ni d’entrer dans la peinture qu’elle pratique depuis longtemps, ni dans la sexualité (idem) mais de les métamorphoser.
Contre les pseudo-provocateurs qui ne font que s’affaisser dans l’orthodoxe de l’art, la créatrice invente un langage venu d’une culture ancestrale et des miroitements de la matrice de cette terre. Elle transforme le théâtre de la cruauté du monde en un espoir de liberté reconquise. Et au nom de l’amour, pour placer son sceau sur tout coeur des femmes.

Ici, la créatrice pour leurs portraits – sous oripeaux d’un bleu insistant presque « Klein » assisté de rose et de jeune – en propose qui sont pudiques, incisifs comme forcément muets et elle refuse de leur afficher un goût de miel et de sucre. Leur présence est plus douloureuse dans leur mutisme. Claudia Brutus l’a bien repéré au fil de l’histoire des civilisations, des arts et des littératures de ces pays. Ses images brisent en conséquence les images chrétiennes et leur logos sanctifiant.
Faisant preuve de maîtrise technique, l’artiste casse la « vulgarité » des images médiatiques. Le jeu en vaut la chandelle et ouvre à bien des méditations. Le « pouvoir » de l’analyse, la fonction de partage de l’art donnent ainsi « droit » à l’émotion qui n’est pas narcissique mais permet l’accroissement de la conscience de l’existence. Le spectateur est interpellé devant ce débordement discret de couleurs et de « grilles » qui jouent de la suggestion. Il est si parfait qu’il n’y a rien à ajouter. Il y a là surtout la liberté qui échappe aux lois surnuméraires.

Plutôt que de quitter la peinture (puisqu’elle est son lieu), la plasticienne crée un univers de signes, de formes, d’effigies naturelles issues de bien des genèses et des chaos. Son imagerie mystérieuse, archaïque fascine là où jaillisent des « envoûtés » mais soudain libres. Face à la langue écrite, de l’utérus de son art Claudia Brutus propose un coït tellurique au sein non d’une mère mais de la MERE touareg et cosmique dont l’oeuvre devient un hymne sauvage et ample créé dans bouillonnement sourd de formes discrètement effacées pour mieux ressurgir dans une tessiture particulière.
L’image joue avec la permanence rétinienne en montrant quelque chose qui ne s’effacera jamais et se répandra en échos presque sonores. Des courbes sont offertes mais restent inaccessibles aux caresses. Si on les caresse, elles tombent en poussières pour mieux se solidifier, s’éterniser. Les corps ne sont pas académiques mais leurs formes pourtant évoquent la perfection des peintures premières de bien de cultures traitées de sauvages. En émane une intimité qui se donne en se refusant ou qui se refuse en se donnant.

Chaque « modèle » semble ajouter : « Ne me regardez-pas plus que ce que je veux vous en montrer ». Pas de familiarité déplacée. Offert, le corps féminin est objet du culte et de l’occulte. Ses messages secrets sont dans les courbures et les plages de couleur. Le regardeur est donc comparable à cet homme du De natura de Lucrèce. Il est projeté « au milieu d’un songe, dévoré par la soif, il cherche à boire, et ne trouve pas l’eau qui pourrait éteindre le feu de ses os ».
L’œuvre est à ce titre une expérience viscérale, sismique, organique. Elle cherche l’image absolue agie et vécue quelque part. Elle permet de retourner à un peuple vagabond s’arrimant à la membrane matricielle. Elle seule évite de tomber au néant et permet de raffiner l’être loin de la crapulerie du peu écrasé par les mâles.

Cette matrice révélée (c’est presque un rêve) serait celle d’une terre sur laquelle aucune civilisation n’aurait d’emprise. Surgit à travers la figurations des femmes puissantes et sobrement amazones la terre vierge par excellence plus que virginale et qui échappe à la séparation des genres. Pour l’atteindre, Claudia Brutus crée un langage capable de briser les liaisons que la civilisation contemporaine dans sa mondialisation confondante impose. La créatrice cherche à réanimer par ses visages une spiritualité afin de pouvoir sortir le monde de son suicide organisé. C’est pourquoi une telle œuvre ouvre et ferme, comble et creuse.
Tout en s’élevant contre la notion de chef-d’œuvre, Claudia Brutus ne brade jamais la peinture et ne néglige pas ce qui – hélas – désormais passe en second : le beau. Sous prétexte qu’il est affaire de goût, ce concept devient sens dans le travail d’énergie de la créatrice. Celle-ci devient à la fois l’élan et la résultante du dessin et de la peinture capables de cristalliser au-delà du rationnel et de la ressemblance des superpositions qui provoque un attrait apparemment irrationnel. Mais l’œuvre en conséquence précipite dans un inconnu par retour à des fondements qu’on qualifiera de rupestres ou de bruts.

Le traitement des formes entraîne une compréhension charnelle. Les femmes sont des vulves, des matrices et des étoiles. Elles donnent vie du coquillage ouvert où repose l’existence mais, en son art, Claudia Brutus l’évoque en se contentant de tout montrer uniquement par le portrait où la chair voyance se mêle une claire voyance. Elle dirige vers la solarité en dépit des menaces que l’époque contemporaine fait peser sur l’individu.
Chez un tel génie, le sombre appelle la clarté et la mort la vie, le tout avec des couleurs des silhouettes dans une capacité de transformation et d’assimilation. Avec aussi son pouvoir, son rêve, sa bravoure, son interconnexion nature-êtres-culture, sa force, sa tendresse, sa poésie, sa plénitude de la vie, sa liberté, ses mots-images sans le verbe. Tout dans une telle série est la faconde d’une sobriété sublime.

L’œuvre devient l’expression de la puissance de la féminité. Sa matrice incommensurable (autant force dynamique que foyer philosophal) trouve une vérité dans ces portraits d’une profondeur inégalée. Thèmes, couleurs, énergies s’y mélangent dans un ordre et une harmonie pour imprimer les indices d’une réalité phénoménale plus forte qu’une stylisation des formes. Ici, en montrant moins, elles montrent plus car elles forcent à regarder avec une attention accrue.
L’objectif d’un tel choix est évident : voir, ce n’est plus percevoir mais d’une certaine façon « perdre voir » (tout autant un « sur voir») puisqu’une telle série viole les lois de la représentation et le matérialisme pour rétablir l’origine de la pensée dans une chair tellurique et mystique comparable celle qu’Artaud rêva de trouver en territoire Tarahumaras. Bref, une chair rédemptrice, totalement ignorée par un certain art contemporain dévalorisé par la consommation et la mort, qui surgit dans un lyrisme sobre renouant avec les forces non seulement primaires de vie et de mort mais avec celles d’une beauté convulsive par œuvre de discrétion.

La peinture « sacrée » de Claudia Brutus a pour visée de sortir de l’enfer terrestre et de lutter contre la part du corps martyrisé et déchiré dans sa spiritualité première. Certes, pour elle comme pour Artaud déjà, « L’âme de Lucifer a envahit le monde ». Mais contre ce succube ou ce succédané, l’artiste invente une peinture rituelle et à valeur de quasi exorcisme en bataillant contre divers magister et en faisant appel à des dieux (païens mais dieux tout de même) oubliés.
Par de tels visages, se scrute l’intérieur des âmes Pour figurer ce jaillissement et soulever cet abîme de feu, l’artiste récupère les traditions en prenant à rebours la tradition occidentale du portrait classique qui a assoupi ce feu en des cadres-censures moraux ou à l’inverse dans la pornographie et ses leurres.

Claudia Brutus propose ce qu’on pourrait nommer une suite de pictogrammes. Ils permettent de replonger au fond même de l’expérience primitive de l’émotion et du sentiment amoureux au sens le plus large. Le sensuel discret et le spirituel renvoient à une nostalgie brûlante. Elle va de la terre vers le ciel.
Une telle pictographie devient l’acte de faire non un discours mais un corps qui bouge, sort, s’use, recommence. S’y éprouve l’action du sens et de l’émotion en un trajet vital et mental. Y bascule un suspens ou un saut : « Spiritualité, simplicité, merveilleux, violence, fragilité, impermanence du monde et de l’humain », écrit Claudia Brutus. Elle a raison.

Claudia Brutus, Puissantes femmes touareg, 2026, voir son Instagram.

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