Pierre Andreani, Autoportrait en ladre
Fou chantant
Pierre Andreani, auteur de Un tel bombardement et de Litanie pour possession, devient (ou reste) creuseur par l’encre de l’extase et du souvenir dans son Autoportrait en ladre (du latin Lazarus, le lépreux). Ici, rien n’est dit, tout est fait. La tradition de la farce se recompose dans la lèpre, le tout en trois chapitres et en un long poème coupé, comme tant de membres lépreux issus d’un même corps. Preuve qu’ici tout tient comme cela pourrait, tient comme le sot de sa sottie, « pour mieux dire : délite, délire, cherchant le mot à ravauder. « , précise Andreani.
Mais par ce biais, il donne à l’essence de la littérature et du poème une nature obsessionnelle. Le ladre provoque ou invente une fixation première. Il faut ainsi pour l’auteur faire chauffer l’écriture (comme on dit faire chauffer la colle) car l’écriture ne témoigne pas seulement d’un plaisir de montrer par le dire primesautier mais elle devient perspicace en une sorte de présent gnomique dans ce qui devient un soliloque en roulés boulés.
Ce livre ne tient pas de la description de lieux et de la contemplation mais de l’exploration naïve et sourde de Ladre, objet de préhension. Ici, l’écriture suspend et surprend la pensée pour nous faire entrer en ce qui ne se pense pas encore afin de toucher l’instable et le bizarre voire le sordide.
C’est ce en quoi le livre d’Andreani représente autant une entreprise de catharsis personnelle à valeur universelle qu’une réalisation se limitant à une valeur esthétique. Et certains auteurs sont tellement obsédés par le passé qu’ils en meurent, Pour sa part, un tel poète et écrivain tente de reconstruire quelque chose du passé qui l’obsède et afin de l’exorciser.
Mais si le passé a donc pour certains un tel pouvoir, pour l’auteur c’est le présent – qui recèle une forme de « beauté » mais là où le quotidien d’aujourd’hui ne laisse pas l’ « autobiographe » en un état de passivité et de douleur : il lui permet de faire la fête pour des copulations aussi impressionnantes que douteuses. Et dans tous les cas nécessaires : comment toucher la réalité autrement qu’à travers la chair maniant la viande comme l’énergie capable d’agir sur l’homme modelant la volupté à cette masse improprement inconcevable de soi ?
L’auteur fait assister aussi à la réalisation physique de figures de langage : ne pas avoir la tête sur ses épaules, avoir la tête ailleurs, avoir les bras et les jambes coupés, toutes ces expressions sont pris au “ pied ” de la lettre en un effet supplémentaire de transgression. Bref, mi-fou mi-chantant, l’auteur nous ramène au langage.
jean-paul gavard-perret
Pierre Andreani, Autoportrait en ladre, Editions Contre-Sort, coll. Cheval de Mine, 2026 – 13, 30 €.