Cécile Baudin, Dur comme fer
Quelle belle découverte que ce roman !
En Calabre, en 1904, Ferdinando, dit Nando, ouvrier agricole, doit quitter sa famille et fuir la menace d’une tuerie familiale. Il rejoint la Lorraine, au terme d’un périple bien hasardeux, où la région recrute pour le travail dans les mines de fer. Il est vite embauché et intégré dans un duo formé du père et de son fils.
Parce qu’il parle français, il se fait une place dans cette nouvelle communauté. Or, au fil des années, la situation évolue et une certaine agitation sociale se fait jour. Parce qu’il a changé de nom, parce qu’il craint que la vengeance de son père puisse l‘atteindre, il préfère rester dans l’ombre. Mais, la vengeance bête et brutale ne trouve pas sa source d’où il pensait. Il se retrouve accusé de trois meurtres. On ne le revoie plus, il disparaît, assassiné ? En fuite ?
C’est son fils, devenu adulte, ayant quitté l’armée, qui se lance sur ses traces, or…
Cécile Baudin maîtrise à merveille l’art de faire découvrir des domaines professionnels des siècles précédents, de faire revivre des secteurs tels que les anciens travailleurs les utilisaient, les vivaient. Dans Marques de fabrique (10/18 n° 5945 – 2024) elle initie au travail des orphelines dans les soieries, le tissage de ces fils, et à un métier qui émerge, celui d’inspecteur du travail, le tout dans l’Ain. Avec La Constance de la louve (10/18 n° 6049 – 2025) elle révèle les techniques des maîtres louvetiers et les débuts du traitement médical des maladie mentales en Lozère.
Ici, elle enfonce ses lecteurs dans les mines de fer de Lorraine, leur faisant découvrir le fond des boyaux, l’art de l’artificier et le traitement du minerai brut. Parallèlement, elle déroule une enquête dans cette société en ébullition où le travail est exténuant, les conditions de vie très précaires, les accidents fréquents.
Avec une documentation pléthorique, mais jamais ennuyeuse, elle raconte l’environnement de ces travailleurs, leur précarité.
Pour construire son récit, animer ses intrigues, elle appuie ses histoires sur deux personnages principaux, Nando dans une première partie et son fils Antonio dans la suite. Le premier est en fuite et s’installe le mieux possible dans ce milieu entièrement nouveau pour lui grâce à un duo d’ouvriers particulièrement attachants que sont le Caporal et Gamin. La hiérarchie est dépeinte avec le recul de ceux qui représentent le pouvoir, les contremaîtres et ingénieurs, vis-à-vis des mineurs. Les femmes qui restent dans les maisons jouent un rôle essentiel car elles sont les gardiennes du foyer, mais aussi le relais d’une dignité. Elles donnent au récit une respiration, une humanité, que la mine étouffe.
Dans ce roman si riche, l’auteure dépeint aussi un pays encore sous le coup de la Guerre de 1870 et sous la menace d’un nouveau conflit avec une Allemagne de plus en plus virulente.
Comme dans ses précédents livres, Cécile Baudin dépeint la dureté des existences, les travaux et leurs dangerosités sans complaisance, sans voyeurisme, telle qu’était la réalité. Mais elle ne fait pas que faire revivre une activité, elle tisse une intrigue d’une grande pertinence, une suite de péripéties, toutes amenées avec un beau talent et un art de conteuse.
Entre pages d’historienne si instructives et roman d’énigme, elle joue avec ces deux domaines en développant de la même façon efficace l’un et l’autre.
Un texte éclairant au possible sur la noirceur au fond des mines.
Un roman attractif au possible pour le foisonnement tant historique, professionnel que social. Le tout se marie à merveille avec deux enquêtes menées avec pugnacité.
serge perraud
Cécile Baudin, Dur comme fer, Éditions 10/18, n° 6145, coll. Polar, mars 2026, 336 p. – 9,20 €.