Jérôme Le Gris, Didier Poli Luca Bulgheroni, Les Âges perdus – t.04 : « La Cité du Roi-Taon »
Quel modèle de société reconstruire ?
Ce dernier tome des Âges perdus présente la résolution de la quête menée par Elaine de Moòr depuis le début de son aventure. Elle a quitté son peuple d’Anglia pour le sauver, traversée nombre de zones hostiles pour atteindre la mythique cité du Roi‑Taon, ultime refuge des savoirs anciens.
Elaine, en compagnie de Mara l’Arpenteuse, découvre de la cité. Elles voient un modèle de civilisation fondée sur les savoirs d’avant l’Obscure, une société reconstruite patiemment. Elle observe les techniques agricoles mises en œuvre, l’élevage de bêtes domestiquées. Elle a accès à la bibliothèque qui conserve une bonne partie des connaissances humaines, sauvées de l’apocalypse de l’an mil.
En observant le Roi-Taon, sa vision d’un modèle communautaire, la sédentarisation, Elaine remet en question des idéaux. Elle réalise que son peuple n’est sans doute pas mûr et pourrait reproduire les erreurs du passé. Elle pense que ce savoir ne doit pas quitter la cité. Mais ce conflit idéologique se conjugue avec un conflit bien réel, le danger présenté par l’arrivée des hommes‑cerfs et la solution envisagée par le Roi-Taon…
Cette fresque post‑cataclysmique se construit autour de quelques grands thèmes. Comment doit se faire la transmission du savoir, le risque de répéter l’Histoire ? Le scénariste met en garde contre la réapparition de la propriété et les conséquences que celle-ci induit, entre la violence, les douleurs et la désolation. Faut-il retrouver le nomadisme et son sentiment de liberté ? Avec Elaine et le Roi-Taon, il expose deux conceptions de civilisations, deux approches presque opposées. Faut-il choisir entre nature et installations humaines , Ces questionnements conduisent à un final tendu, après un récit riche en rebondissements, qui scelle le destin de la cité et la quête d’Elaine.
Le dessin de Luca Bulgheroni, à partir du travail de Didier Poli, offre des décors somptueux, des vues superbes sur des lagunes, des îlots, des forêts et des paysages post‑cataclysmiques. Les personnages sont magnifiquement représentés et reconnaissables tout au long du récit. La mise en scène donne une belle lecture et les scènes d’action sont dynamiques et très lisibles.
Les couleurs retenues par Bruno Tati accompagnent parfaitement les diverses ambiances.
Ce dernier tome livre un récit solide, une réflexion profonde sur le savoir et son usage, sur le conditionnement de la mémoire. Cette histoire s’appuie sur des personnages attachants et un univers graphique remarquable.
serge perraud
Jérôme Le Gris (scénario), Didier Poli & Luca Bulgheroni (dessin) Bruno Tati (couleurs), Les Âges perdus – t.04 : « La Cité du Roi-Taon », Dargaud, avril 2026, 56 p. – 17, 50 €.