Kaddish – La femme chauve en peignoir rouge (Imre Kertész / Margaux Eskenazi)
© Loïc Nys
Les déchirures du discours pour conjurer le tissu étouffant de l’histoire
Au commencement était le verbe, littéralement et dans tous les sens, de la racine à la douleur. Au tableau, comme il se doit, faisant de nous des élèves sollicités et courageux, un professeur de linguistique improvisé, malicieux et savant, rappelle que deux langues sœurs hantent nos imaginaires, l’hébreu et l’arabe. On apprend que le dibbouk est une âme qui pénètre un corps pour l’habiter jusqu’au moment où elle trouvera la paix, shalom, salem, cette âme torturée qui revient nous rappeler combien il est difficile de vivre.
On assiste à une soirée de shabbat dans une famille juive archétypale, non sans caricature. Un père, une sœur, une fille, un fils, une grand-mère et l’absente, l’absente de toute famille, première et muette figure de départ et de manque, enfin un invité non juif qui va s’intégrer. S’ouvre un monde un peu fantasmatique dans lequel les morts, les êtres fictifs peuvent intervenir : l’écrivain, son personnage. Car la jeune femme s’extirpe de la fratrie pour annoncer qu’elle va monter un spectacle sur Kertész. C’est un Nobel à la vie de détresse, un écrivain qui vient de Budapest, modèle de l’exil volontaire. Des scènes de la vie de rescapé alternent avec les dialogues entre la dramaturge et différents protagonistes de sa mémoire : ses ascendants, Kertész, le Juif errant.
Les êtres sont montrés aux prises avec leur devenir, pris dans un tissu d’interactions qui les constituent, dont ils ne peuvent s’émanciper que par le discours. Reviennent Budapest 1956, la succession des dictatures, puis la question de la Shoah et sa potentielle représentation par l’imagination esthétique. Car cela finit par une dernière hantise, une exhibition voilée, un souvenir partagé, un traumatisme d’enfance en filigrane des abimes de l’histoire.
C’est une tension qui rend fébrile l’ensemble de la construction de Margaux Eskenazi, enquête indéfinie qui tente de déjouer notre impuissance par le déploiement de nos interrogations. La position inconfortable de l’humain, si vulnérable, amoureux de ses vies d’amour dans le poids de la chair. Alors qu’à de multiples et joyeuses reprises, la séparation entre la scène et la salle a été abolie, transparaît un théâtre politique exigeant, qui réunirait à la même table suspendue entre le vide et la mort, des Juifs, des gentils, des citoyens pour partager le poids de l’ « holocauste comme culture ». De ce shabbat foutraque, étayé par les fragments d’une bibliothèque, découle la nécessité de faire un kaddish, prière pour les morts par les vivants, nourri de leurs audaces et de leurs horreurs, pour reconstituer la fragilité du présent.
Le spectacle est réflexif ; il explicite la lutte intime de la mémoire contre le temps, contre la disparition et contre la destruction. Il appréhende les personnages comme soumis à des forces irrépressibles qui les régissent. Dans la famille, la grand-mère annonce son souhait d’être enterrée en Israël, pays qu’elle ne connaît pas. Dans son désir d’être au sens éthique authentiquement politique, ce théâtre construit un réseau sophistiqué et généreux de correspondances et d’échos entre la Hongrie et le Moyen Orient, entre l’histoire et l’intime, entre les textes et notre lecture.
Ainsi se déploient les figures qui s’échangent et se répondent : les héros de Kertész, les réincarnations de sa femme, les membres de cette famille bancale et parfaite, aimante et douloureuse, les comédiens eux-mêmes. A la faveur d’une confidence improvisée, chacune et chacun viendront nous dire leur rapport à la pièce : » la sale Arabe » en miroir de « la sale Juive », l’Israélien de gauche qui se dédouble, cette femme de couleur luttant contre l’interrogation récurrente sur ses origines, cet énigmatique Barthélemy.
A terme, on assiste à une scène hypnotique dont le sens n’est pas élucidé, comme pour conjurer la tentation démoniaque et stérile d’infliger des enseignements.
christophe giolito & anne-laure benharrosh
Kaddish – La femme chauve en peignoir rouge
d’après l’œuvre de Imre Kertész
conception, adaptation et mise en scène Margaux Eskenazi – Compagnie Nova
Avec Armelle Abibou, Michael Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Kenza Laala, Raphaël Naasz, et le musicieen Malik Soarès.
D’après l’œuvre d’Imre Kertész et les improvisations des interprètes. Basé sur des extraits des œuvres de Imre Kertész Être sans destin, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Le Refus, Dossier K, Le Chercheur de traces, Un autre, Journal de galère et L’Holocauste comme culture, traduction Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai.
Dramaturgie Guillaume Clayssen et Lazare Herson-Macarel ; conseiller historique Nicolas Morzelle ; collaboratrices à la mise en scène Chloé Bonifay et Tiphaine Rabaud-Fournier ; scénographie Sarah Barzic et Jean-Baptiste Bellon ; accessoires Sarah Barzic ; costumes et collaboration à la scénographie Loïse Beauseigneur ; création lumières Marine Flores ;
musiques originales Atone (Antoine Prost) et Malik Soarès ; son Atone (Antoine Prost) ;
Régie générale et collaboration à la vidéo William Leveugle ; collaboration musicale et sonore Camille Vitté ; création vidéo Raphaël Naasz ; construction décor Victor Veyron et Julien Ménard ; assistanat à la scénographie Mathilde Juillard ;peinture décor Myrtille Pichon ; collaboration aux costumes Angèle Glise ; stage assistanat aux costumes Ilona Person Medina ; typographie Maxime Brossard ; chorégraphie Sonia Al Khadir ; régie générale et son William Leveugle ; régie générale et plateau Thomas Mousseau-Fernandez ; régie lumière Marine Flores et Mona Marzaq ; régie son Rose Bruneau ; régie plateau et habillage Loïse Beauseigneur et Sarah Barzic.
Création 14 et 15 janvier 2026 à La rose des vents, scène nationale de Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq; les 28 et 29 janvier 2026 au Théâtre des Îlets, CDN de Montluçon ;
les 6 et 7 février 2026 aux Gémeaux, Scène nationale de Sceaux ; les
12 et 13 février 2026 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN ; du 20 au 27 mars 2026 au Théâtre National Populaire, Villeurbanne ; les 2 et 3 avril 2026 au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, en partenariat avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry ; du 8 au 19 avril 2026 au Théâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis.
Administration et production Emmanuelle Germon ; production Pauline Delaplace ;
diffusion et production Gwenaëlle Leyssieux – Label Saison ; presse Nathalie Gasser. Production La Compagnie Nova ; co-production Le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – Centre Dramatique National, Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux, La rose des vents – Scène nationale de Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq, le Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis – Centre Dramatique National, le théâtre des Îlets – centre dramatique national de Montluçon – région Auvergne-Rhône-Alpes, le Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, le Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre Dramatique National du Val-de-Marne
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec le soutien de l’Institut français de Hongrie, du Kristaly Szinter, Budapest, du Nouveau Théâtre Populaire, Fontaine Guerin, du Théâtre de la Tempête, Paris, du Moulin de l’Hydre, Saint-Pierre-d’Entremont, du Collectif 12, Mantes-la-Jolie, du Théâtre du Fil de l’Eau, Pantin, du Pavillon, Romainville, du Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN, de la Fondation Vinci, de la Fondation de France et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
Remerciements Patricia Horvath, Miklos Horvath, Eva Galik, Lucie Grunstein, Séphora Haymann, Esther Wahl, Christophe Rauck, la Belle Troupe et l’équipe du Théâtre Nanterre-Amandiers, Amandine Bergé.