Carole Carcillo Mesrobian, Falloir
Le défi poétique
Pour Carole Carcillo Mesrobian, la poésie devient une tentative ou un devoir d’exister au sein de la réalité et aussi au cœur de sa pensée sans tomber toutefois dans le néant. Si la réalité perd sa substance, sa solidité, sa constante, la poésie gagne au moment où pourtant ses déterminations et sa validité oscillent. Ici, elle perd en richesse d’apparat et n’est qu’incertitude avec laquelle mouvements de l’être et géométrie du monde dansent « comme un feu disparu / dans l’incommensurable / infinitude inverse ».
Voici alors que commence forage du temps et des images dont le néos est souvent vide ou partiellement clos. L’auteure nous indique combien dans l’enchevêtrement de l’être et du monde il s’agit d’avancer là où vaquent des perturbations et les effets de troubles. Ils ne sont pas ceux du non-sens, bien au contraire.
Carole Carcillo Mesrobian opte pour la création de la creux-ation de ce qui de la vie n’est pas déliquescence mais moutonne sourdement d’un ordre de la vérité. Elle crée pour le dire une langue précise, claire pour mettre l’accent sur – et entre autres – « la supercherie géométrique du ciel ». Son écriture et son encre font fleuve pour errer sans réponse directe et officielle. En ce sens, le défi poétique s’arrime à la difficulté de la vie où chacun risque de perdre son endroit et son langage à soi.
Dans ce cas, la poésie est essentielle car c’est le plaisir d’être instruit sur le débat de l’être, ses sources, ses traces, ses abîmes. Et de fait jaillit ainsi une genèse très longue où les effets d’esthétique sont remplacés par la manière de vivre. Carole Carcillo Mesrobian rappelle que c’est un métier. Elle l’agite là où le livre devient une promesse et où l’auteure ne déborde pas de ses mots.
Elle sait qu’en supprimant la négation s’invalide le langage. Mais elle abolit tout ce qui ne correspond pas à des diktats. Elle fait donc le ménage par des réflexions dans une forme particulière de poèmes qui deviennent autant de remarques. Elles permettent de tailler dans le vif loin d’un ronflant humanisme : elle s’ouvre à notre paradoxe existentiel là où rien ne peut garder l’existant mais où tout peut le retourner. Chaque poème devient ainsi l’aprésence de l’absence – présence in absentia – à travers un mot sorti d’une voix profonde entre volcans, mers et antique chaos. C’est le défi du fond même de la géologie de l’être et ses divers éléments, le tout en « attrapant la lumière / sans s’emparer des nuits ».
jean-paul gavard-perret
Carole Carcillo Mesrobian, Falloir, Revue La Forge / Editions de Courlevour, 2025, 64 p. – 15,00 €.