Perros et Supervielle réinventent la thalassothérapie
image : Jules supervielle et son épouse Pilar Saavedra à Punta del Este en 1907
La mer est une prostituée qui donne l’apparence de se donner à tous, sans retour. C’est assurément faux, mais l’été ignore les deux choses qui le caractérisent le plus : la mer et le mal. En réalité, très peu de personnes sont capables de résister au mal et plus encore à la méconnaissance intérieure des pulsions maritimes. Ainsi, « il y a des réalités / Qui ressemblent au rêve qu’on en fait… À tel point que si l’on me demandait / Comment est fait l’intérieur de mon corps / Je déplierais absurdement / La carte de Bretagne ». Car Perros nous rappelle qu’il y a la mer et le cap Sizun qui se perd dans Douarnenez, dont le faubourg splendide est Pont-Croix. Là, « la mer est jeune… Elle est ce mur horizontal / Où s’appuyer quand rien ne va ». Chacun sait que le Mal est ce qui reste d’avant la Création : nous le réactivons par nostalgie du Néant.
Par parallélisme des formes, nous méconnaissons la mer qui coince l’amour entre deux vagues, c’est-à-dire la poésie qui « s’est enfoncée jusqu’à la garde / Dans la gorge de la Bretagne ». Par ce biais, nous découvrons qu’elle est fidèle à ce qui n’existe pas comme ces derniers « tziganes » que sont les poissons, loin des « gratte-ciels ongles de nuit ». Si l’océan est malade, « tuberculeux / avec des cavernes des trous / des toux de poitrine », ce n’est pas en raison de la pollution, mais de notre regard de biais qui ne lui permet plus d’exister et d’être enterré dans nos yeux.
Perros garde « espoir, ô grand œil dans la nuit / Qui reste ouvert sous la paupière / Ne t’entrouvre qu’à l’infini / Les hommes cachent l’horizon ». « Voyou et voyelle », Perros empaquète tout ce qu’il voit pour que nous le dévorions sans ambages et sans garum.
Jules Supervielle, dans Gravitations, cingle aussi, la tête prise dans l’étau d’un Plomar’ch imaginaire, « comme un morceau d’avenir assiégé de toutes parts ». Supervielle se nourrit de « la sécheresse de l’azur » et de « l’avidité de la mer ». Poète merveilleux, inventeur inclassable, exégète des tumeurs qui forment le tumulus social, Supervielle grimpe. Supervielle et ses courtes échelles, réitérées jusqu’aux cieux, démontrent qu’il n’y pas de nuage qui vaille. Du haut de lui-même, sans scaphandre, il mate « les tramways (de Marseille) avec leurs pattes de crustacés… Ici le soleil pense tout haut, c’est une grande lumière qui se mêle à la conversation ».
C’est aussi le poète de « la tristesse sans plafond » que la mer ne rebute pas, mais confond, et qui considère l’aléa comme une hypothèse sournoise. La mer n’est jamais assurée : c’est pourquoi « dans un coin du globe, (elle) compte, recompte ses vagues / Et prétend en avoir plus qu’il n’est d’étoiles au ciel ». Contrairement à tout ce qui est, la mer ne connaît pas la jachère et Supervielle est « un paysage échappé de ses fuseaux ». Il a le cœur astrologue et voit les hommes comme des « affres de la géologie et des glaçons d’éternité ». Il représente l’antithèse des vers de G. Benn : « du néant des choses confluaient vers toi ».
En définitive, si personne ne sait ce que la poésie est, certains poètes sont plus proches d’une approximative tentative de ne rien en savoir en l’assumant. Il suffit d’avoir le cœur comme une barque dont l’échouage certain n’a pas de prix ni d’horaire.
C’est l’une des raisons pour laquelle – même si aucune raison n’est d’équerre, faute de n’avoir que des étagères bancales – lire Perros et Supervielle revient à réinventer la jeunesse éternelle (celle qui meurt sous les coups de l’indifférenciation) dans une thalassothérapie revisitée par des vaisseaux fantômes, des cartilages de requin et des marins ivres. Après quoi, vous pourrez mourir dans une Douarnenez récalcitrante.
valery molet