Feuilleton littéraire de l’été : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 7
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
7- Le fléau veille sur moi
Foulques, qui a plus d’un tour dans son sac de vieux briscard – il n’a que trois ans de plus que moi mais au royaume des lettres toute annuité vaut son pesant d’or, car elle distingue, aux deux sens du terme, celui qui y participe de celui qui s’en trouve exclu – se dit avec raison qu’il fera plus tard de moi un allié potentiel pour contrer la direction. Ecrivain, chroniqueur littéraire à Arkaïa, mais aussi réalisateur de sujets livresques pour l’émission tv Kubique, engagé dans de nombreuses revues et pionnier du web en France, il a déjà toute mon estime. Quelques coups de gueule nous opposeront pendant un bref temps, car l’infâme est un animal à sang chaud et la latinité est infusée en lui comme les visions de la Vierge chez Bernadette Soubirous.
Un brin parano (il faut l’être dans ce métier si l’on veut garder sa place) et cyclothymique, grand érotomane devant l’éternel, tout nous éloigne : c’est néanmoins le seul à pouvoir attester d’une expérience d’éditeur dans le groupe, et ses avis seront précieux pour maintenir à flot le niveau de tapuscrit, surtout lorsque Filhou lancera sa propre maison d’édition traditionnelle, en corrélation avec le vivier textuel de tapuscrit.org. Je réalise d’ailleurs aujourd’hui que c’est en insistant pour lui donner son nom et ses initiales propres, MF, que notre PD-G est entré en guerre avec Christophe Dasbeste, qui refusait une telle appropriation qu’il jugeait malsaine.
De fait, il sera remercié quelques jours après que l’annonce officielle soit faite de la naissance de cette structure, laquelle va phagocyter, golem boulimique, et nos efforts et nos énergies, au point que tapuscrit ne soit plus pendant une année entière qu’une pâle ligne de fuite à l’horizon de nos préoccupations.
Foulques se contente donc de sourire de la tournure des événements. Grand échalas filiforme, il se gratte en signe de perplexité le haut du crâne, qu’il a fort dégarni, et fronce ses sourcils derrières ses fines lunettes lunaires, genre on-ne-me-l’a-fait-pas-à-moi. Outre le travail de lecture, de corrections et de prospection que requiert notre fonction, ses journées vont bientôt être accaparées par sa lutte intestine avec les deux autres responsables édito femmes de la boîte, Laurence et Marie-Claire. Combat de toutes les mémoires qui n’aura de cesse tant que les deux adversaires n’auront été terrassées. Et il les terrassera, avant d’être lui-même abattu par le perfide Filhou d’un coup bas.
7-bis
– Si on vous suit, Foulques avait de l’abattage mais n’était guère présent dans les murs. N’est-ce pas bizarre que Martin Filhou et Nicole Lemmal aient été abusés par cet individu ? Après tout, si vos employeurs sont aussi perfides que vous les décrivez, ils auraient dû intervenir plus tôt, non ?
– Ecoutez, tout le problème, je me tue à vous le dire chaque fois que je sors de ma cellule, c’est que Martin Filhou et Nicole Lemmal n’agissent jamais comme vous vous y attendez. Ces deux-là sont des prédateurs de haut vol, rompus à toutes les techniques de dissimulation. Ils ont lu, compris, ingéré et digéré Machiavel, Torquato Accetto, Gracian et von Clausewitz. Ils n’ont eu de cesse d’ appliquer perpétuellement les conseils de Sun Tzu au fur et à mesure qu’ils manipulaient les soldats de plomb que nous étions entre leurs mains.
Devant des personnes qui cachent aussi bien leur jeu, qui ont lu et relu le Truco de Borges (pas la peine de noter, ça… ça m’a échappé, sorry), il n’est nul besoin de tergiverser pendant des plombes. Ils vous font savoir qu’ils sont d’un autre monde, qu’ils côtoient les grands et ont l’oreille des princes. Leur plaisir , c’est de se retirer dans leur manoir normand perdu sur 10 hectares de terrain en attendant qu’un des fermiers dont ils tolèrent la présence sur leurs terres leur ramène le dimanche matin la dépouille d’un sanglier qu’il aura abattu dans leur jardin la veille. C’est encore d’avoir le luxe de se lever à 5 h – comme les prolos mais en moins pauvres, quoi.. – pour prendre un copieux petit-déjeuner à Paris dans leur hôtel particulier avec leurs fils, dont l’un est toujours en train de faire le tour du monde, ou à des tables de financiers pour valider un projet é-pous-tou-flant. Quand ils avaient le temps, il y a quelques années de ça, Nicole et son mari faisaient le tour de l’Europe pour assister aux plus belles représentations d’opéra, voilà qui situe le niveau de vie de ces personnes. Comment voudriez-vous que je puisse me comparer à elles, ou estimer à l’avance ce qu’elles sont capables de faire ? Le crotale est imprévisible, surtout lorsqu’il a deux têtes.
– On vous sent aigri. Vous leur en voulez toujours autant, visiblement. Est-ce que cette différence de niveau social suffit à expliquer la nature de votre geste ?
– Je crois que vous n’avez pas compris. Vous n’avez rien compris. Je ne file pas seulement une métaphore sur le serpent, ce que je tente de vous faire comprendre c’est que Martin et Nicole se sont unis pour former un cobra verde, un de ces putains de reptiles de l’Ouest américain qui continue de rester accrocher à votre gueule après que vous lui avez coupé la tête. Ce ne sont pas des rigolos. Ils bénéficient autour d’eux de réseaux constitués qui regroupent les esprits les plus influents de la vie politique, sociale, économique et juridique française, capito ? S’attaquer à eux revient à s’en prendre au gotha des personnes les plus nuisibles qui soient. Que croyez-vous qu’il m’arrivera quand vous me relâcherez –traduisez : quand ils me feront relâcher – dans les rues ? On ne joue pas à Usual suspect ici. S’il existe un vrai Kaiser Söze, c’est Martin Filou himself.
Pour la peine je vous cite Accetto dans De l’honnête dissimulation (1641, Chapitre XII, « De la dissimulation envers soi-même ») : « D’abord, donc, chacun doit s’attacher non seulement à avoir une idée de lui-même et de ce qui lui appartient, mais à en acquérir une connaissance complète, et hanter non la surface de l’opinion, qui souvent est trompeuse, mais la profondeur de ses pensées, et prendre la juste mesure de son talent et parvenir à connaître ce que réellement il vaut, car il est très étonnant de voir combien chacun s’emploie à savoir le prix de ce qu’il possède et combien sont rares ceux qui ont le souci ou la curiosité de comprendre quelle est la valeur véritable de leur être. »
– Heu… vous êtes pas un peu à bout là mon vieux ? Parce que nous, de l’autre côté du burlingue, on n’entrave que couic à ce que vous nous dites. Faudrait voir à nous foutre la paix avec vos références littéraires ou philosophiques, parce que là on n’est pas au bon endroit. La Sorbonne n’est pas loin, mais en ce qui vous concerne, les cours c’est plus d’actualité pour l’instant.
Tiens, Jean-Claude, va lui chercher un café, ça va le remettre d’aplomb le Frédo.
(Bruit de porte qui claque. Des pas s’éloignent dans le couloir. On entend le créptiment d’une machine à écrire)
– Bonne idée, j’suis complètement à l’ouest avec vos conneries. Bon, qu’est-ce que je disais ? Oui, donc, Martin et Nicole n’en avaient rien à battre de Patrick. Ils s’amusaient avec lui comme avec nous tous. Ils rencontraient des gens qu’ils souhaitaient approcher grâce à ses contacts, et lui se clamait éditeur, sans faire le boulot ingrat derrière, sur la place : le deal était correct. De toute façon, ils n’ont jamais eu besoin d’aucun de nous. Un jour, Patrick les a énervés, ils étaient fatigués de cette marionnette ronchonne et incontrôlable. Ils l’ont jetée, et le théâtre avec. Ce ne sont pas les gens à faire souffrir qui manquent. Est-ce qu’il fallait le buter pour ça, ce vieux crocodile de Martin Filhou, je me le demande encore…
Très bon ce caoua, z’auriez pas un sandwich tant qu’on y est ? j’ai vraiment les crocs, comme le cobra verde !
– Allez, c’est pas tout ça… Dans quelles conditions Foulques a-t-il quitté votre société ?
– Il ne supportait plus les contradictions incessantes véhiculées par Filhou et Lemmal. Comme ils ne lui disaient jamais rien, confiants dans son abattage relationnel, il s’est laissé aller sur la mauvaise pente. Patrick ne passait plus à son bureau qu’épisodiquement. Un beau jour, Filhou en a eu marre de balancer le fric par les fenêtres et il a dû dire à sa femme sur l’oreiller qu’il serait temps de se débarrasser d’une grande gueule comme Foulques. Assez curieusement donc, ils l’ont laissé faire de grosses conneries au niveau professionnel sans rien lui reprocher (alors que ça aurait été justifié) et soudain, un beau matin, lors d’une réunion édito, Nicole l’a sommé de lui donner tous ses contacts téléphones et mails – sous-entendant qu’elle allait vérifier par derrière qu’il faisait bien ce qu’il disait qu’il faisait. Vous voyez ? Et là, il a éclaté. Ca a été un putain de spectacle ! Je la revois les joues toutes rouges et le sourire jaune en train de hocher la tête en nous prenant à témoins (comme d’habitude) et de dire que tout ça se réglerait plus tard. Ca n’a pas traîné : une heure pus tard, Martin Filhou dès son arrivée a convoqué Patrick dans son bureau pour lui dire qu’il devait dégager ; et fissa ! Je peux vous dire que ça a bardé sec…
– Quelle a été votre réaction alors ? Pourquoi êtes-vous resté en place au lieu de profiter de l’occasion pour vous retirer, par solidarité avec votre collègue ?
(un long silence)
– A cette période, Marie-Claire Nissatan était déjà partie depuis trois mois, sans tambour ni trompette (elle a même eu droit à un pot de départ, ce qui n’a pas été le cas de ceux qui allaient suivre…). Laurence n’était là que trois jours par semaine (et encore), j’avais besoin d’argent et, Patrick parti, ça voulait dire que j’étais devenu, par défaut, comme dans les Dix petits nègres d’Agatha Christie, celui sur lequel on allait désormais compter.
– Vous avez cru que l’affaire était encore récupérable, que vous pourriez même y jouer un rôle phare désormais, c’est ça ?
(le sujet s’impatiente)
– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Que j’aurais dû me carapater à ce moment-là, ce qui m’aurait évité de me retrouver dans la panade où je suis aujourd’hui ? Ecoutez, j’ai une femme ,un gosse et un chien, je me coltine un loyer faramineux pour vivre dans le 10ème : j’allais tout de même pas faire une croix là-dessus parce que deux hystériques venaient de clasher !
Depuis un entretien bâclé où une journaliste me nommait directeur éditorial de tapuscrit.org, Patrick me vannait à longueur de temps en disant que je visais ce poste. Je pense en fait qu’il le lorgnait aussi, et que son éjection laissait un fauteuil vacant sur le trône du pouvoir. Tant qu’à être mis à l’index, autant afficher la couleur et courir après ce après quoi les autres voulaient que je courre…
– Reconnaissez-vous que vous auriez pu en grande partie éviter la catastrophe qui a suivi si vous en étiez resté là ?
(mouvements désordonnés du thorax)
– Je ne suis pas le seul à être resté, comme vous le signalez. Je ne suis pas le seul à être responsable de ce qui s’est produit ensuite ! Et d’abord vous étiez où, vous, quand ça a commencé et qu’on vous a appelé ?
– …
– Ouais c’est ça , dites rien ! C’est facile, hein de juger les autres, c’est confortable de se prononcer maintenant sur ce qu’il aurait fallu faire à ce moment-là. Ce sont les raclures comme vous qui font naître des Martin Filhou et des Nicole Lemmal à la pelle : vous êtes le fumier sur lequel ils poussent !
– Gardez votre calme. Nous nous éloignons de notre propos.
– Vous êtes leur fumier, et vous savez pourquoi ? Parce que sans eux vous n’existez pas. VOUS N’EXISTEZ PAS !
(le sujet est reconduit dans sa cellule)