John Taylor et l’évidence des sources : entretien avec le poète

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
J’ai tou­jours été mati­nal, tou­jours aimé le réveil, cet élan spon­tané vers la vie quo­ti­dienne ou les pro­jets en cours ; et j’aime aussi prendre le train tôt, aller tôt à la poste ou au super­mar­ché s’il le faut. L’envie aussi, il faut l’avouer, de lais­ser vite der­rière moi cer­taines nuits qui m’ont embêté ou décou­ragé avec leurs inter­mi­nables insomnies.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Plu­sieurs parmi eux ont été évo­qués dans mes pre­miers livres, Tower Park, Pré­sence des choses pas­sées, Au cœur des vagues, Quand l’été fut venu — jus­te­ment, parce qu’ils ne sont pas allés plus loin.

À quoi avez-vous renoncé ?
À cet autre ave­nir qui, me semblait-il — ou était-ce une illu­sion ? —, se construi­sait tout seul, à mon insu, pen­dant mon adolescence.

D’où venez-vous ?
Abs­trac­tion faite des don­nées bio­gra­phiques, géo­gra­phiques (Amé­ri­cain, Des Moines, etc.), une ori­gine mar­quée par la pra­tique assi­due des sports (sur­tout le base­ball, mais aussi le bas­ket­ball et le golf), par un pro­tes­tan­tisme éclairé (mais néan­moins avec son arrière-plan de puri­ta­nisme), par les mathé­ma­tiques (grâce aux gènes pater­nels et grand-paternels) et par la décou­verte éblouis­sante de la lec­ture vers quatorze-quinze-seize ans.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
La langue anglaise. Mais si l’on inter­prète cette ques­tion dans le sens d’une dot reçue bien plus tard, comme un cadeau de mariage qui aurait été inima­gi­nable depuis l’Iowa natal, ma réponse est : la langue française.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Quand nous séjour­nons en mon­tagne, l’identification — ou la ré-identification (car j’en oublie les noms) — des fleurs sau­vages ; et de regar­der, avec une paire de jumelles, des cha­mois, des bou­que­tins, des aigles, la rimaye de tel ou tel gla­cier, les sommets…

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres poètes ?
Chaque poète, chaque écri­vain, est unique, mais com­ment ne pas évo­quer les autres poètes avec qui il sent des affi­ni­tés sty­lis­tiques, phi­lo­so­phiques — affi­ni­tés qui font que le poète ne se sent pas com­plè­te­ment isolé dans sa démarche solitaire ?

Com­ment définiriez-vous votre approche du lien texte /image?
Devant telle ou telle image que me donnent mes amis peintres, je m’en laisse impré­gner, cherche à mettre en sus­pens le réflexe ana­ly­tique, cri­tique. Après quelques minutes, je note dans un cahier ce qui remonte en moi. Je retra­vaille ces bribes de textes, tou­jours dans le cahier, en regar­dant l’image de temps à autre. (Ce tra­vail se passe sou­vent pen­dant un voyage en train, ou par­fois dans un café, où je trouve une concen­tra­tion autre que celle qui est la mienne dans mon bureau encom­bré de livres, de ser­vices de presse, de pro­jets d’articles et de tra­duc­tions en cours.) Et puis plus tard, à la mai­son, je retape le texte, tou­jours en ges­ta­tion, dans l’ordinateur et l’imprime. Désor­mais, je ne regarde plus l’image, ou presque plus, et le texte évo­lue par petites touches (et, sou­vent, par cou­pures), le but étant de faire pré­ci­pi­ter ou dis­til­ler cette pre­mière recherche du sens, née de cette confron­ta­tion avec l’image. Et le but ultime, le plus pro­fond, c’est d’accueillir, par le tru­che­ment  — et j’aimerais ajou­ter — l’« encou­ra­ge­ment » de l’image, ce qui est der­rière l’image (et le poème) et que le peintre comme moi-même cher­chons cha­cun de notre côté.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Plu­tôt un évé­ne­ment qui est devenu une pre­mière image inou­bliable. Je l’ai décrite dans “Au com­men­ce­ment était le bain à remous” (Théo­dore Bal­mo­ral, n° 54) : une infir­mière qui s’est brû­lée l’avant-bras sur un tuyau d’une espèce de bain à remous, lors de mon hos­pi­ta­li­sa­tion, à l’âge de quatre ans, pour la polio­myé­lite. Quant à une pre­mière image pro­pre­ment dite, c’était un tableau dans la salle d’attente de mon pédiatre, à la même époque : on y voyait une mon­tagne avec des che­mins qui mon­taient ou des­cen­daient. En atten­dant mon rendez-vous, en com­pa­gnie de ma mère, je sui­vais des yeux tous ces che­mins, mais il m’était impos­sible de savoir où ils com­men­çaient et où ils allaient.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Comme pre­mier livre, celui que ma mère et ma grand-mère me lisaient sou­vent : The Lit­tle Engine that Could, l’histoire d’une loco­mo­tive qui lut­tait pour remon­ter la pente d’une mon­tagne. Et bien plus tard, une lec­ture déci­sive, à l’âge de qua­torze ou quinze ans, un roman qui évoque la bataille des sous-marins japo­nais et amé­ri­cains dans le Paci­fique pen­dant la deuxième Guerre mon­diale et dont le sus­pense m’a mon­tré ce que peut la lit­té­ra­ture, la langue, son pou­voir de nous révé­ler un monde caché. Ce livre, Run Silent, Run Deep (New York : Holt, Rine­hart and Wins­ton, 1955), c’est le seul thril­ler que j’ai jamais lu, mais je suis recon­nais­sant à l’auteur, Edward L. Beach, Jr., pour m’avoir conduit à la lit­té­ra­ture. D’un coup j’avais envie de lire beau­coup plus de livres que je ne le fai­sais à l’époque.

Quelles musiques écoutez-vous ?
La musique clas­sique (ou « savante », si vous vou­lez). Ma mère aimait la musique clas­sique, ce sont ses disques — de sym­pho­nies roman­tiques prin­ci­pa­le­ment, et celles de Dvořák par-dessus tout — que j’entendais, enfant, à la mai­son. En 1970, j’ai eu la chance de pas­ser deux mois dans une famille alle­mande très culti­vée. Dans l’avion de retour, j’écoutais Bach en boucle — un « Best of Bach » dif­fusé à tra­vers le walk­man de l’avion et à moi­tié brouillé par le vrom­bis­se­ment des réac­teurs. Je n’avais jamais écouté quelque chose d’aussi bou­le­ver­sant. Arrivé à Des Moines, j’ai aus­si­tôt acheté deux com­pi­la­tions de Bach, dans le centre com­mer­cial du coin, et à par­tir de ces deux disques, j’ai com­mencé à en cher­cher d’autres et, ainsi, à éta­blir et à enri­chir mes propres goûts musi­caux — qui ont bien retenu la musique baroque et y ont ajouté la musique du XXe siècle, avec une pré­di­lec­tion pour Bartók. Aujourd’hui, notre fils est cla­ve­ci­niste, et j’écoute son pre­mier disque ainsi que les disques (de musique baroque, clas­sique, contem­po­raine) qu’il nous fait découvrir.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Depuis quelques années, en voyage, je prends sou­vent avec moi le volume des œuvres com­plètes de Valery Lar­baud, dans l’édition de la Pléiade, l’ouvre au hasard (sauf si je veux retrou­ver tel poème de Bar­na­booth), et relis plu­sieurs pages avant de m’endormir.

Quel film vous fait pleu­rer ?
Je me sou­viens de ma grande émo­tion et de ma fas­ci­na­tion quand j’ai vu pour la pre­mière fois « L’île nue », de Kaneto Shindo.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Par­fois, c’est l’adolescent que j’ai été à Des Moines, vers 1969–1970, ou peut-être un peu plus tard, en tout cas avant mon départ défi­ni­tif pour l’Europe en 1975. Je vois donc ce mys­tère que nous connais­sons tous — mais aussi cette réa­lité, tan­gible, qu’il faut accep­ter plei­ne­ment — de quatre, presque cinq décen­nies qui se sont pas­sées depuis, dans ce visage, dans ce corps.

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je finis par écrire, tou­jours, ou presque tou­jours, mais je ne suis pas sûr que j’aurais osé écrire à Pétrarque, bon épis­to­lier pour­tant avec ses cor­res­pon­dants. Son dia­logue avec Saint Augus­tin, Secre­tum, m’a pro­fon­dé­ment mar­qué, et j’ai sou­vent songé à écrire un sem­blable dia­logue avec lui. Je n’ose pas (pour l’instant).

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Bes­sans. Un vil­lage en Haute Mau­rienne. Nous y avons séjourné plu­sieurs fois en été. Ce vil­lage est le pôle posi­tif dans La Fon­taine invi­sible et au cœur de Boire à la source. En fait, il ne s’agit pas d’un lieu « mythique », mais d’un lieu plei­ne­ment réel qui m’aide à sen­tir plei­ne­ment cette « évi­dence » de la terre et de la vie dont parle Yves Bonnefoy.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Plu­sieurs écri­vains et poètes fran­çais, grecs et ita­liens parmi ceux que j’ai tra­duits en anglais, mais pour ajou­ter quelques autres que je n’ai pas tra­duits et qui ont compté pour moi, pour diverses rai­sons : Pla­ton (les dia­logues), Saint Augus­tin, Pétrarque, Tho­reau, Haw­thorne, Long­fel­low, Cavafy, Jacques Réda … Quant aux artistes, mon pre­mier engoue­ment, c’était pour les peintres chi­nois clas­siques, sur­tout les pay­sa­gistes, grâce à quatre tout petits livres d’art que j’ai ache­tés avec mon argent de poche, vers l’âge de seize ans. Je les ai tou­jours : Chi­nese Art (4 volumes, New York : Tudor Publi­shing, 1961) — et en reli­sant le copy­right, à l’instant, je constate que ces petits livres sont en fait les tra­duc­tions de livres fran­çais publiés par Fer­nand Hazan à l’époque… (Sans le savoir, j’étais déjà pré­des­tiné à m’établir en France…) Dans cette même col­lec­tion, je pos­sède encore des livres consa­crés à Gau­guin, Goya, Braque, Gia­co­metti, et deux volumes consa­crés à Van Gogh. Ils consti­tuent une sorte de miroir de mes pre­miers goûts en art. Et mon pre­mier achat d’une affiche, tou­jours à la même époque. Quatre petites repro­duc­tions de minia­tures perses et indiennes — acqui­si­tion peut-être signi­fi­ca­tive ou annon­cia­trice — qui sait ? — dans la mesure où je n’écris presque que de la prose courte et de la poé­sie courte.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Entendre une très bonne nou­velle qui concerne un membre de ma famille, ou une amie, un ami.

Que défendez-vous ?
Spon­ta­né­ment dans les dis­cus­sions : les Roms.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
Je ne la trouve pas très per­ti­nente, ou pas assez per­ti­nente, dans la mesure où c’est dans l’élan amou­reux vers l’Autre que nous pou­vons deve­nir plus conscients de ce que nous avons réel­le­ment, voire trou­vons ce que nous avons réel­le­ment — je pré­fère : de ce que nous sommes ou cher­chons à être, et cela n’est pas vide de sens — et, de même, en réponse à cet élan, il est bien pos­sible que l’Autre ouvre, ou apprenne à ouvrir, plus grandes ses poten­tia­li­tés de vou­loir, de dési­rer, d’accueil. Pas tou­jours, je le sais bien, mais assez sou­vent pour que la bou­tade de Lacan me laisse sur ma faim, avec l’impression qu’elle ne cible que le désir vide, pro­jeté aveu­gle­ment en avant, et il y a tel­le­ment d’autres cas de figure.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
Ma propre ten­dance de dire oui trop souvent.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
La voici : Pour­quoi aimez-vous tant trou­ver en Ita­lie des graines de salades plu­tôt rares ou, en tout cas, avec des noms qui vous font rêver — « cico­ria cata­lo­gna a foglia fine », « cico­ria a gru­mulo verde », « cico­ria spa­dona da taglio (foglia larga) », « lat­tuga da taglio bionda a foglia lis­cia », etc. — et les plan­ter (et bichon­ner) dans votre pota­ger en Anjou ? La réponse ? J’aime les langues, la tra­duc­tion, la trans­plan­ta­tion et la récolte.

Entre­tien réa­lisé par jean-paul gavard-perret pour lelit­te­rai­re­com, le 19 sep­tembre 2016.

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