Maurice G. Dantec, Satellite Sisters (+ La querelle Dantec/Ring)

Maurice G. Dan­tec offre à sa tri­lo­gie une apo­théose space-west ignée. La que­relle Dantec/Ring

A l’épopée des années 2000 (La sirène rouge (1993), Les racines du mal (1995) et Baby­lon Babies, (1999) tous parus chez Gal­li­mard) qui lui donne sa pleine noto­riété aujourd’hui — ou disons pour être plus juste, ce qu’il en reste — l’insaisissable Mau­rice G. Dan­tec, le tru­blion des lettres paten­tées, offre ici son apo­théose space-west ignée (laquelle exige tout de même du lec­teur qu’il souffre dans le silence de toute une pre­mière par­tie abs­truse avant de voir le jour de la com­pré­hen­sion se lever sur la ruine de ses efforts herméneutiques).

Foca­lisé autour de Mars et de ses colo­nies, le com­bat fait rage entre cer­tains des per­son­nages et mutants des œuvres pré­cé­dentes (ils iront de leur île du Paci­fique vers le Las Vegas de l’espace, avant de viser la Pla­nète rouge) et les agents de la fin du monde orches­trée par une ONU 2.0, avec en sus des entre­pre­neurs, tel Richard Bran­son, aussi vision­naires que nom­bri­listes. Entre combustions/mutations tous azi­muts, arts mar­tiaux valeu­reux remis au goût du jour et innom­brables armes, de la plus sur­an­née à la plus hype, cette résis­tance d’une poi­gnée d’hommes libres, menée par le mer­ce­naire Hugo Cor­ne­lius Too­rop, les jumelles Ieva-Sara Zorn et la Plante-Codex appa­rues dans B.B, tient en haleine d’un bout à l’autre de l’épais roman — c’est bien plus beau quand c’est inutile, souffle l’antienne– tant Dantec-le-prophète s’est docu­menté sur les inno­va­tions (nano-)technologiques les plus poin­tues et livre un space-opera à cou­per le souffle.

Encore que. Les puristes ne man­que­ront pas de faire remar­quer que cet opus relève moins de la science-fiction (et de ses sub­tiles dicho­to­mies de genres) que de l’anticipation : il y a certes de L’Odyssée de l’espace là-dedans mais il sem­ble­rait que ce soit sur­tout des dérives de notre temps que nous entre­tienne Dan­tec (après tout, qui n’évoque déjà en 2012 le tou­risme spa­tial privé, les périples orga­ni­sés sur Mars ou le spectre des mani­pu­la­tions géné­tiques de tous types ?), au gré d’un techno-space-thriller bien déli­cat à clas­ser — ouvrage mutant lui-même alors que dédié au prisme explo­sif de toutes les méta­mor­phoses conce­vables. Par­fois d’ailleurs à la limite du sup­por­table mais tan­tôt en une sorte d’apesanteur quand sont évo­qués pêle-mêle cos­mo­mor­phisme, ADN muta­gène, les 3 degrés Kel­vin de la radia­tion pri­mor­diale et autres biophotons…

On est bien loin ici des cir­con­vo­lu­tions peu convain­cantes d’Arte­fact ou du manié­risme post­mo­derne de Cos­mos Inc. C’est qu’en 2030, temps du récit, la terre n’est plus à la fête comme l’annonçait déjà le sombre Villa Vor­tex (Gal­li­mard, 2003) où la pla­nète mena­çait de dis­pa­raître — et la liberté de l’espèce humaine (petite-bourgeoise, cela va sans dire) avec elle, dans une apo­ca­lypse new age sous le poids de ses propres contra­dic­tions tech­ni­ciennes. Ainsi nous faut-il de nou­veaux héros pour enter­rer « le der­nier homme » moqué par Nietzsche et faire adve­nir une pleine humanité.

La thé­ma­tique n’est donc en soi pas nou­velle ; force et de recon­naître tou­te­fois qu’elle trouve sous la plume d’un Dan­tec par­ti­cu­liè­re­ment ins­piré, qui cite tant Leib­niz, Deleuze que Saint-Ex., des appas fort sédui­sants : en mul­ti­pliant les des­crip­tions high-tech à un point rare­ment égalé (mais au regard de 4 pages consa­crées à l’arc anglo-gallois, le Long Bow…), les moments ultra-violents d’affrontement, les contem­pla­tions spa­tiales d’une poé­sie abso­lue, le tout au gré d’une langue comme libé­rée de tous les car­cans (tant dans les emprunts consen­tis à l’anglais que dans les néo­lo­gismes ou les âpres rudoie­ments d’une ponctuation-staccato), Satel­lite Sis­ters acquiert une aura stel­laire qui pro­pulse manu mili­tari le roman au royaume du hors-norme. Et les pistes de se brouiller infi­ni­ment (voir l’extrait ci-dessous).

Quand le style dis-joncté rejoint la nar­ra­tion effu­sive, le grand-œuvre n’est jamais loin de la Vérité. Celle ici des humains ayant colo­nisé l’espace mais en déser­tant leur propre espèce, celle des sen­ti­ments ani­més (au sens de l’anima latine) qui demeurent quand tout le reste, quoique en orbite, s’écroule, ce qui peut consti­tuer, on le sait, une assez bonne défi­ni­tion de la culture. Avant de rêver à la conquête spa­tiale du nou­veau mil­lé­naire induite par feu le rea­gan­nien pro­gramme Star wars, l’urgence serait sans doute — les phi­lo­sophes nous le répètent depuis long­temps — de com­men­cer par se connaître soi-même. Alors, Go up, get high, space out ? Pas si sûr.

A la folie fes­tive du texte s’ajoute, manière de pied de nez tout aussi déjanté, la bombe édi­to­riale qui secoue le monde des lettres et l’univers de Satel­lite Sis­ters puisque, le génia­lis­sime ovni livresque à peine paru (dans une maquette qui plaira a priori aux ama­teurs car elle se veut clin d’oeil envers la cou­ver­ture et la qua­lité d’impression de Baby­lon Babies — les édi­tions Ring s’acquittent là d’un pre­mier ouvrage impec­ca­ble­ment réa­lisé, il faut le sou­li­gner), son auteur s’échine à le faire reti­rer des ventes, à atta­quer son édi­teur pour mal­ver­sa­tion et autres abus, tout en étant semble-t-il inter­dit de com­mu­ni­ca­tion sur son oeuvre  — autant de situa­tions qui à ce jour n’ont pas fait l’objet d’un constat avéré (ndlr) — et débouté par pre­mière déci­sion du tri­bu­nal (ne tirez plus sur l’ambulance !), ce qui ne fait que pro­pa­ger de l’huile sur le feu. Le las­car Dan­tec aurait-il voulu orches­trer de main de maître son come-back qu’il n’aurait pu mieux faire*.

fre­de­ric grolleau

Mau­rice G. Dan­tec, Satel­lite Sis­ters, Ring, 23 août 2012, 515 p. — 22,00 euros.

*Par­tout la Toile s’affole, l’internaute peut faire le tour de la ques­tion, sans méta­stase orbi­tale, en cinq points :
. Mau­rice Dan­tec tente de faire inter­dire son der­nier roman dans L’Express
. Mau­rice G. Dan­tec entre fic­tion et simu­lacres sur Gon­zaï
. A qui va pro­fi­ter le suc­cès de Satel­lite Sis­ters ? sur Novo­press
. Edi­tions Ring contre Dan­tec : “pri­son­niers d’un monde perdu” sur Actua­litte
. Dans le vor­tex de l’autodestruction dans le Soir

Lire notre entre­tien avec l’auteur au sujet du Labo­ra­toire de catas­trophe géné­rale (gal­li­mard, 2001)

Lire , du même auteur, notre cri­tique de :

. le Labo­ra­toire  de catas­trophe géné­rale (gal­li­mard, 2001)

. Péri­phé­riques, essais et et nou­velles (Flam­ma­rion, 1999)


Un extrait des pre­mières pages  “Satel­lite Sis­ters” de Mau­rice Dantec :

Lorsque Hugo Cor­né­lius Too­rop mou­rut, le 7 décembre 2029, dix-sept heures quarante-cinq GMT, il venait d’atteindre l’âge hono­rable de 69 ans. Des mil­liers d’étoiles étaient clouées vives dans un ciel plus noir que toutes les ténèbres qu’il avait connues, toutes les obs­cu­ri­tés dont sa vie avait fait col­lec­tion. Les astres loin­tains ne scin­tillaient pas. Points fixes à la lumi­no­sité inva­riable, ils ensa­blaient de leur silice stel­laire undé­sert sans fin, aux dimen­sions incon­ce­vables pour l’oeil et l’esprit humains, un désert peu­plé de leur pré­sence mono­chrome, irra­dié d’un soleil proche dont les reflets pou­vaient consu­mer la rétine, animé d’une Lune néon-radium tou­jours pleine, tou­jours ronde, ne dévoi­lant sa face cachée qu’à ceux pour qui la nuit est un moment de la lumière.
Il emporta cent hommes avec lui, cela lui sem­blait la moindre des choses après toutes ces années pas­sées aux côtés de la Fau­cheuse. Un contre cent. Un : le nombre incarné pri­mor­dial, l’individu indi­vi­sible de nature opposé à la masse tou­jours informe, du ber­ceau au cer­cueil, et ato­mi­sée à l’avance… Le rap­port Ther­mo­pyles : un contre cent, quand ceux qui étaient res­tés sur le car­reau avaient non seule­ment gagné la guerre, mais effrayé la mort elle-même, et imprimé l’histoire d’une pointe incan­des­cente qui avait tout cau­té­risé d’un seul coup, pour les siècles des siècles.
La pro­por­tion Motorcycle-Club d’Oakland : un pour cent, Hell’s Angels, pre­mier cha­pitre, blou­sons de cuir noir ayant recueilli la sueur, le sang et les larmes au-dessus de Dresde, Ber­lin ou Peenemünde, uni­formes res­ca­pés pour pilo­ter les avions de guerre de la route, Harley-Davidson grosses cylin­drées, Colt 45 auto US Army ou Win­ches­ter du Wild Wild West en sau­toir. Le nombre fétiche de ceux qui naissent, vivent, meurent, sur­vivent, même au milieu de la météo­ro­lo­gie hybride nuages de feu / orages d’acier, juste un peu au-dessous du ciel.
Ceux qui ne pou­vaient oublier que les anges noc­turnes de ce fir­ma­ment dardé de métal brû­lant avaient le phos­phore en feu pour seul ami. Too­rop mou­rut les écou­teurs aux oreilles. Quin­tes­sence sonique de la musique de son siècle. Il mou­rut un livre à la main, dont il récita les der­nières lignes avant de tout détruire. Jusqu’à ce jour, per­sonne ne sait de quel ouvrage ni de quel enre­gis­tre­ment il s’agit. Aucune arme sinon lui-même et la machine dont il s’était fait l’ultime résident, la der­nière « tête cher­cheuse ». Aucune arme sinon son cer­veau qui avait pensé, son corps quia­vait agi, son âme qui avait offert un sou­rire gla­cial à la mort.
Coor­don­nées espace-temps du sacri­fice : 2h01 GMT plus quatre cent trois mil­li­se­condes, argu­ment du péri­gée : 59,1245 — ano­ma­lie moyenne : 42 — excen­tri­cité : 0,001245 — incli­nai­son : 7,2154 — alti­tude : 324 NM. L’instrument de la des­truc­tion mas­sive : un dis­po­si­tif en gigogne, pro­gram­mable avec une pré­ci­sion d’horloge ato­mique. Pour chaque sub­di­vi­sion, un explo­sif spé­ci­fique créant son impact dévas­ta­teur avec une syn­chro­ni­sa­tion éta­blie pour pro­vo­quer le plus de dégâts pos­sibles sur les machines de concep­tion humaine comme sur celles qui croient appar­te­nir à l’espèce en ques­tion. Créée pour la démo­li­tion micro­chi­rur­gi­cale des struc­tures com­plexes, en confi­gu­ra­tions pla­naires, ver­ti­cales, sou­ter­raines, solides ou fra­giles, habi­tées ou désertes. Des immeubles, des bun­kers, des centres de recherche, des réseaux de com­mu­ni­ca­tion, des usines, des aéro­ports, des routes, des ponts, des tun­nels, des pipe-lines. Des ruines. Des tours. Des avions. Des mis­siles. Des fusées. Too­rop consa­cra son cou­ron­ne­ment. Royauté alti­mé­trique : il lui offrit le pre­mier atten­tat kami­kaze orbi­tal de l’Histoire. Celui qui l’emporterait avec lui, bien plus loin que tous les champs de bataille qu’il avait tra­ver­sés, celui qui atta­che­rait à jamais son nom à cet acte pre­mier, mar­tial, fatal et ter­mi­nal.
Et à la beauté encore inédite. Celle du laser à infra­rouge : émis­sion de lumière mono­chro­ma­tique cohé­rente diri­gée pleine focale sur les blin­dages métal­liques. Ori­fice immé­diat, cir­cu­laire, d’une pré­ci­sion micro­mé­trique. Voie d’entrée, dépres­su­ri­sa­tion ins­tan­ta­née de l’espace alen­tour, péné­tra­tion assu­rée 100 % nomi­nale pour celle du jet de plasma, gaz-liquidesolide, un petit mor­ceau de soleil nais­sant pile au bon endroit, au bon moment, à la très haute tem­pé­ra­ture néces­saire. Et ample­ment suf­fi­sante.
Cette sub­stance aux trois états simul­ta­nés rayonna à la vitesse de la lumière à l’intérieur de la struc­ture cible qu’elle dés­in­té­gra jusqu’au der­nier atome. Sys­tème gigogne sui­vant : la pro­jec­tion de l’aérosol inflam­mable sans pré­sence d’oxygène, nuée ardente de micro­sphères à haute vélo­cité, fit s’élever la cha­leur de plu­sieurs mil­liers de degrés cen­ti­grades en quelques frac­tions de seconde dans un rayon de plus de deux cents mètres, anéan­tis­sant net-éclair tous les engins co-orbitants. Ultime confi­gu­ra­tion : anéan­tir ce qui res­tait, la struc­ture prin­ci­pale, le centre de com­man­de­ment, — ce qui avait contrôlé à dis­tance l’assemblage des satel­lites tueurs coor­don­nés en meute silen­cieuse, cette chose qui avait été une des Reines tueuses de l’orbite. Frap­pée de plein fouet par l’impulsion élec­tro­ma­gné­tique, elle tour­noya sur elle-même pour plon­ger droit vers les couches supé­rieures de l’atmosphère, d’où sa chute, aiman­tée par le centre de gra­vité ter­restre, allait la trans­for­mer, vélo­cité 28 000 kilomètres-heure, en nuage météo­rique de métal en fusion.
Hugo Cor­né­lius Too­rop n’était déjà plus qu’un tour­billon de molé­cules pyriques se dis­per­sant dans l’espace, il ne serait­pas comp­ta­bi­lisé parmi les morts de cette guerre qui n’avait pas encore de nom, pas même dans la colonne « dis­pa­rus », il  n’avait rien laissé là-haut de son exis­tence sin­gu­lière, aucun témoi­gnage de son pas­sage sur Terre, ni de son pas­sage au-delà de la haute fron­tière, rien non plus sur ses méthodes, ni sur ses moti­va­tions pro­fondes. Sa vie se cris­tal­li­sait papier à élec­tro­pho­rèse  en une série de dos­siers ultra­con­fi­den­tiels clas­sés dis­crè­te­ment dans les archives des ser­vices de ren­sei­gne­ment croates, serbes, bos­niaques, turcs, afghans, pakis­ta­nais, indiens, bré­si­liens, chi­nois, ira­niens, ira­kiens, liba­nais, cana­diens, indo­né­siens, phi­lip­pins, bri­tan­niques, israé­liens, russes et amé­ri­cains, autant dire tout le monde.
Il avait tra­versé le tour­nant du siècle, arme fan­tôme plus dure que le dia­mant, miné­ral absolu pou­vant rayer jusqu’à l’inrayable, planté ful­gu­rant dans la bles­sure trau­ma­tique grande ouverte, lésion ter­mi­nale d’un siècle qui avait duré au moins mille ans. Outil de chi­rur­gie, pré­cis, froid, et presque com­pa­tis­sant envers la chair his­to­rique que la lame du scal­pel ouvrait, il avait pour­suivi sa course haute vitesse, sa collision-course, jusqu’aux organes vitaux, en com­pa­gnie de sa des­ti­née secrète. Durant près de 35 années, il s’était fait connaître de par le monde sous une liste inter­mi­nable de patro­nymes, sa seule véri­table iden­tité : cette mul­ti­tude de réfrac­tions qui fai­sait sens, sans avoir de forme stable.Hugo Cor­né­lius Too­rop était un expert. Hugo Cor­né­lius Too­rop était un clan­des­tin pro­fes­sion­nel. Hugo Cor­né­lius Too­rop avait dis­paru depuis long­temps lorsqu’il mou­rut à 600 kilo­mètres d’altitude. Un authen­tique sacri­fice reste un secret qui ne peut être révélé que par lui-même. Déchif­fré. Il était natu­rel que per­sonne ne sache vrai­ment pour­quoi, pour qui, ni com­ment l’homme dont l’acte de nais­sance por­tait le nom d’Hugo Cor­né­lius Too­rop s’était ainsi sacri­fié, ano­nyme, dans le grand espace vide qui cir­cons­cri­vait sa pla­nète d’origine.
Et jusqu’à ce jour, per­sonne ne le sait.
Pas encore.

1 Comment

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One Response to Maurice G. Dantec, Satellite Sisters (+ La querelle Dantec/Ring)

  1. ile maurice tourisme info

    Salut, merci pour l’article à pro­pos de lelit­te­raire. Donc j’aime, je par­tage sur ma page Face­book et je tweet sur mon pro­file twit­ter de même, pour que tous les gens peuvent le voir. Encore pour la deuxième fois merci.

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