Dominique Dou ou le rendez-vous vers l’éther : entretien avec l’auteure

Entre­tien avec l’auteure de Sen­ti­nelle :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin
La curio­sité.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Mes livres

A quoi avez-vous renoncé ?
A rien, j’espère.

D’où venez-vous ?
D’un car­re­four, forcément.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Savoir lire.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Je dirais que c’est une vic­toire plu­tôt qu’un plai­sir et c’est par­ve­nir à pen­ser, et à le croire, qu’ils ne sont pas morts, mes morts. J’y pense tous les jours mais je n’y par­viens pas tous les jours, malheureusement.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres poètes ?
Je sais que j’écris des choses, et qui prennent forme de poème, donc je sais que je suis un écri­vain. Alors qu’est-ce qui me dis­tingue des autres ? Le silence, la plu­part du temps… Mais vous voyez, je réponds à vos questions.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Des tableaux de Jérôme Bosch et de Brue­ghel l’Ancien dans un livre sur les pri­mi­tifs fla­mands, de la biblio­thèque fami­liale, je devais avoir cinq ou six ans.

Et votre pre­mière lec­ture ?
« La petite reine des caprices », au même âge, durant une mala­die enfan­tine. Un ter­rible souvenir.

Définiriez-vous votre poé­sie comme celle de la muta­tion et en quoi ?
Vaste ques­tion. J’y aspire c’est sûr mais est-ce que j’y par­viens ? Cette muta­tion dont je parle dans Sen­ti­nelle, j’en fais par­tie, mal­gré moi, avec moi, contre moi, elle m’emporte, j’y résiste et pour­tant je sais qu’il y a là une forme d’écriture que je dois trou­ver. C’est à la fois une grande ter­reur et une grande espé­rance. Et si je puis faire appel à un écri­vain majeur qui hante sûre­ment d’autres écri­vains, je cite­rais ceci de Blan­chot (mais je ne sais plus dans quel livre mal­heu­reu­se­ment) qui est une phrase ter­rible, alors je cite en sub­stance : « Un écri­vain qui ne pen­se­rait pas je suis la révo­lu­tion n’écrirait pas. »
Lorsqu’on lit ça, on se sent minus­cule ; mais c’est un but, là-haut, très loin, dans l’éther.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Cela dépend du moment mais c’est vrai­ment rare parce quand je n’écris pas, je lis. Et la musique pour moi, c’est tou­jours beau­coup trop de dou­leur, beau­coup trop d’émotion quelle qu’elle soit, du jazz, des chan­sons, de l’orgue, de l’opéra, Thé­lo­nius Monk ou Luc Fer­rari, Sou­chon ou Le voyage d’hiver, Kath­leen Fer­rier chan­tant Mal­her ou Eric Bibb, Cal­las dans “Casta diva” ou les Tzi­ganes, Ama­lia Rodri­guez ou Ferré chan­tant Ara­gon ou Bau­de­laire, je pleure comme une madeleine…même les Rita Mit­souko me font pleurer.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Abso­lu­ment et tou­jours Jane Eyre de Char­lotte Brontë ; je le connais par coeur, je l’ai lu à onze ans, je peux l’ouvrir à n’importe quelle page, je sais où je suis et ce qui va suivre mais j’y découvre encore des choses, notam­ment dans les des­crip­tions ; comme dans Le grand Meaulnes que je relis aussi sou­vent mais pas pour les mêmes rai­sons, où ce qu’il y a de plus beau ce sont les des­crip­tions, trop sou­vent délais­sées dans les ana­lyses. C’est là où se niche le pré­cieux de l’écriture.

Quel film vous fait pleu­rer ?
Un film de trente deux minutes, “Nuit et brouillard” avec cette phrase de fin dite par Michel Bou­quet : “…et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.”

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Juste une vivante.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A Tho­mas Bern­hard ; c’était trop tard et j’ai bien fait.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Bag­dad et la Picardie.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Ce sont des peintres et des sculp­teurs qui m’émeuvent en tout mais ils n’ont sûre­ment rien à voir avec mon tra­vail ou alors c’est enfoui très pro­fond, le Maître de Mou­lin, Bosch, Brue­ghel l’Ancien, Fran­cis Bacon, Fro­man­ger, Ber­nex, Moore, Jean­clos et ses dor­meurs, j’en oublie. Quant aux écri­vains, je ne sais pas s’ils sont proches : en quoi, en écri­ture ? je ne peux pas me com­pa­rer à des gens que j’admire comme ceux-là et la liste est longue ; ce que je peux dire, c’est qu’ils ont trans­formé ma vie, donc for­cé­ment ma vie dans les écri­tures. Alors s’il faut choi­sir, je dirais dans le désordre Vil­lon, Tsve­taïeva, Harms, Maïa­kovski, Boul­ga­kov, Cha­la­mov, en fait tous les russes ou presque, Kafka, Nietzsche, Stief­ter, Hof­manns­thal, Koso­voï, Celan, Michaux, les Brontë, Pavese, Cow­per Powys, Bern­hard, Dickin­son, Ber­nard Noël, Wer­ner Hei­sen­berg, Hil­de­garde de Bingen…

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
L’éternité !

Que défendez-vous ?
La bien­veillante vérité.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
Que l’amour est un vrai travail.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
Qu’elle est bête.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Quel est le rendez-vous le plus impor­tant pour vous ?

entre­tien réa­lisé par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 27 mars 2016.

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