Yobi, Nénette

Yobi, Nénette

Des animaux sur le fil(m)

« Attention ! Ils se rapprochent. Poussés par la faim, qui peut rendre violent, ils nous envahissent. Ces créatures peuvent devenir comme nous, par mimétisme ou transformisme. Les frontières s’effacent. Ah ! Ces diables… Ils parviennent à prendre notre identité d’homme, notre âme. Il faut s’en séparer et tracer la ligne pour se protéger. »
Voilà un discours entendu ; celui du vulgum pecus qui se délecte dans sa lamentable fange électorale. D’un côté les animaux, de l’autre, les hommes. Point barre. C’est politique.

Et pourtant, un autre discours… un autre film est possible. Les éditions Montparnasse ont justement proposé ces derniers mois deux films uniques, étranges et envoutants qui apparemment n’ont rien en commun : Yobi d’un côté, Nénette de l’autre.

Yobi, est un film d’animation coréen réalisé par Lee Sung-Gang, qui nous avait déjà régalé avec Mari Iyagi.
Nénette est un film documentaire réalisé par Nicolas Philibert dont l’importance de l’oeuvre et du regard n’est plus à présenter (Etre et avoir, Le pays des sourds). Si l’un s’évade librement des contraintes, du temps et de l’espace pour exploiter avec douceur et maestria les ressorts et les techniques de l’animation, l’autre exploite tout ce que permet la capture en image et en son d’un réel enfermé. Les deux, à leur manière, parviennent à la même conclusion qui est une même nécessité : celle de ne pas se laisser enfermer par une vision préconstruite. Prétention simple et modeste, mais radicale. Car ces animaux étranges venus d’ailleurs… ils sont comme nous. Pire : ils sont nous.

Il ne faut pas se fier aux apparences ; Yobi, cette jeune fille, est une menace pour les humains. Car elle n’est pas une vraie fille, elle n’est qu’un renard transformé ; un renard à cinq queues, capable de voler les âmes. Ce renard blanc vit sur une colline boisée en compagnie de quelques extraterrestres étranges et rondouillards, aux couches en acier, échoués là avec leur vaisseau spatial.
Ensemble, ils partagent une certaine fascination pour les êtres humains, ces urbains brutaux et primitifs, qui pullulent et prolifèrent en bas dans cette ville qui s’agrandit, au point de grignoter la forêt.

Difficile de ne pas penser indirectement au film Pompoko un des chefs d’oeuvre d’Isao Takahata. Là aussi, des animaux transformistes étaient confrontés à l’urbanisation (des collines de Tama à l’Ouest de Tokyo). Si Pompoko raconte une guerre, une lutte sans merci et presque désespérée lancée contre les humains, Yobi se place dans une optique différente : à la fin de Pompoko, les tanukis se sont résignés à vivre en humain, comme les renards, vaincus par la grande métropole.
Yobi, dans le film de Lee Sung-Gang, est charmée par un jeune garçon pensionnaire du centre de réinsertion pour mineurs, juste de l’autre côté du grillage. Ce sauvageon rêve de devenir comédien…Saura-t-elle le séduire sans lui voler son âme ? La transformation est une affaire de séduction.

Séduction aussi dans le film de Nicolas Philibert, car Nénette est une charmeuse, qui sait garder ses distances et se rendre inaccessible. Véritable star internationale, Nénette est la doyenne de la ménagerie du jardin des plantes.
Orang Outang né en 1969 dans la jungle de Bornéo, elle est arrivée à Paris en 1972. C’est elle que Woody Allen aurait du venir filmer, car elle est d’un naturel qu’aucun acteur, même enfermé pendant 30 ans dans sa cage n’aurait jamais réussi à donner… Nicolas Philibert a su capter l’expression de cet être irréductible, dont la sagesse à l’image paraît presque palpable. Est-ce l’effet d’une quarantaine bien assumée ? Difficile effectivement de ne pas se projeter dans cet être d’image et de chair devenu pour un plus d’une heure un être de cinéma. Coupez ! Nénette tient à son tea-time et à son petit yaourt.

Ce n’est pas un film qui raconte une histoire, dont les personnages iraient dans le sens de la lecture, de manière commode, de gauche à droite… Nénette fait ce qu’elle veut et à son âge, elle ne veut plus trop en faire…. Alors elle regarde et on la regarde voir. Face à l’enfermement d’un être à la fois si loin et si proche, on cherche une piste, des explications ; il nous faut quelque chose : alors on écoute ce que les gens disent.
L’ensemble de la bande son est fait de discours et de commentaires à propos, plaqués sur cette vitre sale qui nous isole et qui la protège. Les spécialistes ou les visiteurs du zoo, hommes, femmes, enfants, sont venus exprimer et projeter là leurs désirs, au zoo comme au cinéma.
Face à elle, on ne pense qu’à nous. Et Nicolas Philibert a su nous laisser seuls, cadrés, comme elle, face peut-être à la dimension symbolique et pourtant terriblement réelle d’un être représentant d’une espèce qui s’éteint.
Yobi, Nénette, merci.

camille aranyossy

Lee Sung Gang, Yobi, le renard à cinq queues, Editions Montparnasse, PAL – Zone 2 / Coul. / Stéréo / 16/9
Langues audio : français, coréen. Langues sous-titres : français, Durée du film : 82 min.
Sortie 8 février 2011, 15,00 €

Nicolas Philibert, Nénette, Editions Montparnasse, PAL – Zone 2 / Coul. / Stéréo / 16/9. Langue : Français. Durée du film : 71 min.
Sortie du film : 1 mars 2011, 15,00 €

Compléments :
La nuit tombe sur la Ménagerie, par N. Philibert (11 min)
La projection, par N. Philibert.
Quand Nénette et Tübo (son fils) regardent Nénette (8 min)
Entretien avec Gérard Dousseau, chef-soigneur à la Ménagerie, extrait de l’émission On aura tout vu sur France Inter (45 min).

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