Yeh Fang, Sunrise Moonset , Reinhard Blank (exposition)
La rencontre des galantes
Formée dans la tradition du Bauhaus en design industriel et instruite à l’Académie des beaux-arts de Munich et la philosophie artistique de Blank (qui repose sur la discipline et la clarté de la pensée), Yeh Fang crée des peintures au-delà des formes géométriques discrètes en un raffinement des plus subtils.
Dans cette exposition, sous la curation de Cendryn Compain (ARTISHOK), surgit – entre le vide et plein, et des courants mystérieux où se croisent lumière et ombres avec le gris en dominante -, tout un cycle se métamorphose. En une suite de carrés ou de cercles, les pivoines se transforment en nuages célestes, « glissant à travers la voûte étoilée de l’éternité et puisant leur énergie à des années-lumière de distance », dit la créatrice. Mais le réel demeure dans le flux du temps où les pétales se transforment en gouttelettes dans le concave et le convexe, ici en un montage de neuf cases.
Yeh Fang révèle les états changeants du monde, son yin et son yang entre la nuit et le jour, là où « des voix du siècle résonnent comme des fils de perles – grandes et petites – tombant sur une assiette de jade, résonnant en une harmonie complexe et infinie à travers le temps et l’espace, jusqu’à l’éveil de l’esprit apocalyptique, retournant à la sauvage primordialité », écrit si justement Cendryn Compain.
Des sortes d’illusions de bien des allusions se multiplient pour redonner vie contre la mort – voire que la presque mort ressuscite ! De telles formes deviennent des traces sur les plis de l’âme et certaines déchirures du cœur. Derrière une pivoine se cache une autre dans une suite de cases mentales où les notes de vie remontent sans pathos mais où généralement la vie n’est pas drôle.
Reste dans l’épars et le disjoint le soin de rassembler un viatique aux divers repères temporels de l’espace. Ces nouvelles créations donnent l’impression que la vie se tasse. Mais elle s’« entend » là où les pétales sont des notes : un désir y reste palpitant.
Dès lors, grâce à de telles fleurs, qui ne rêve pas d’être immortel ? En conséquence, avec Yeh Fang la peinture crée l’empreinte d’une pensée, d’une émotion ad vitam æternam. Dans chaque cadrage le temps s’arrête et la pivoine devient contrepoint d’une mélodie de l’être voire ses points de suspension vers le cosmos où chaque œuvre devient la plus belle partition en ode à la lune. Le tout selon l’ordre austère de telles structures où la magie opère.
Ici, savons-nous où commence le crépuscule, où se termine l’aube ? C’est là un moyen de franchir les limites auprès d’impudiques galantes que deviennent les pivoines. Nous les recevons avec l’irrésistible envie de pénétrer dans l’opaque excitant, périlleux et sublime. Et soudain, dans ce qui touche de si près à la vie et où la mort s’en trouve abasourdie et sonnée.
Existe avec de telles œuvres un dialogue silencieux. Chaque pivoine forte, grande, belle reste souvent seule mais en même temps jamais. Elle semble nous dire : « il ne faut pas que je m’impatiente ». Car il y a toujours des raisons à un retard. Il faut toujours attendre. Maintenant, à nous de lui répondre : « comme si nous ne nous étions jamais quittés. Où jamais rencontrés. ».
C’est sublime. Forcément.
jean-paul gavard-perret
Yeh Fang, Sunrise Moonset, Reinhard Blank, M Paris space à partir du 18 octobre 2025.