Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Une esthétique du divers

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Une esthétique du divers

Dès 1904, sur le chemin du retour d’un de ses nombreux voyages, Segalen voulut écrire un livre sur l’exotisme. Ce livre il ne l’écrira jamais mais son manuscrit l’accompagnera jusqu’à sa mort. En Octobre 1918 par exemple, six mois avant sa disparition, il en écrira encore quelques pages sous le titre L’Exotisme comme esthétique du divers. C’est dire que le sujet lui tient à cœur. Il ne s’agit d’ailleurs pas pour l’auteur des « Immémoriaux » d’un thème mais d’un élément moteur d’une recherche plus intérieure qu’extérieure.

Il faudrait en effet parler pour Segalen de métaphysique de l’exotisme ou d’exotisme métaphysique puisque celui-ci renvoie à une recherche des profondeurs de l’être, à la recherche du sens, du seul sens possible. Cet exotisme cherché aux quatres coin du monde n’est d’ailleurs pas un exotisme géographique mais plutôt temporel.

En effet dans son Journal des Iles, l’auteur pouvait écrire à propos de l’exotisme : « ce n’est qu’un recul dans l’espace, un lointain, le lointain aboli, une surprise des premiers instants » capable de renvoyer à une expérience première, à une scène primitive. Devant la Chine, l’auteur s’écria ainsi : « j’en serai quitte pour ne plus regarder qu’en arrière ». L’exotisme est donc ancré autant sinon plus dans le temps que dans l’espace là où, selon lui, « le passé seul est vraiment exotique ».

Car Segalen a pressenti que, face à une vie qui demeure si souvent étrangère et distante, tant ses clés restent cachées et inopérantes, l’exotisme devient cet élément factice et miraculeux qui fait la raison d’être de l’art puisqu’il demeure le seul capable d’ouvrir à soi : « toute naissance renouvelle par définition le monde autour de soi » écrit-il dans son essai.

Le voyage permet donc par la découverte de l’altérité géographique une connaissance de soi, une reconnaissance de l’autre capable d’ouvrir le propre paysage exotique vers un autre paysage ouvert sur l’extérieur et capable de venir à bout de la réclusion de l’être voire de remplacer le nom du père par le sien propre.

L’exotisme est donc bien la clé de voûte de l’oeuvre. Il ouvre à la nuit, permet de surgir de la confusion d’un secret dérobé, d’une parole cachée. Sortant de la terre et de la langue maternelle, Segalen y découvre la possibilité d’être contre le secret de naissance. L’imaginaire de l’exotisme vient ainsi tordre le cou de « l’accroc biographique » (Macé) afin de lui redonner sens. Le détour exotique est donc un retour, un retournement pour une connaissance de soi qui ne serait rien sans la connaissance de l’autre – cet « alter » qui ne peut être qu’un alter ego.

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