Véronique Bizot, Les Sangliers

Véronique Bizot, Les Sangliers

Grâce au prix Renaissance de la Nouvelle, ce recueil publié en mars 2005 rejoint les lumières de l’actualité littéraire. Comme cela est mérité !

Un sanglier a nom, en latin, Singularis porcus. Risquons l’expression de singularis liber pour cet étrange recueil, qui en nul endroit ne raconte d’histoires de sangliers – ni même de chasseurs ou de protecteturs de sangliers – et qui pourtant arbore en titre, tel un étendard, leur nom. Et au pluriel. De ces animaux il n’est guère question sinon à l’état de traces, d’allusions rapides – ils ne font que passer, juste le temps de laisser au détour de deux ou trois phrases quelque vermillis attestant de leur présence fugitive, à peine constatée, aussitôt effacée. C’est justement cela, l’écart entre le titre et le contenu, qui donne l’exacte tonalité d’un livre où le décalage règne en maître. Dérapage, glissement, inquiétante étrangeté. C’est aussi un recueil d’une surprenante homogénéité formelle – ce qu’exprime fort bien ce titre qui, ne se rapportant à aucune nouvelle en particulier, semble contenir une totalité inseccable.

 

Qu’il s’agisse d’un couple essayant de convaincre en un temps limité un candidat à la naissance qu’ils seront pour lui les meilleurs parents au monde, de l’anniversaire d’une certaine Pauline dont l’aspect physique répond à la laideur de son appartement bétonné (à moins que ce soit l’inverse), d’un enterrement, d’un homme envoyé par sa femme en villégiature au très étrange hôtel du Plongeon, d’un peintre en poissons, d’une visite rendue à un ami nommé Danton ou d’un promeneur s’asseyant sur un banc et lisant un livre évoquant un personnage assis sur un banc – rationaliser ces textes par des raccourcis narratifs aussi approximatifs dit déjà quelque chose de leur étrangeté – l’on retrouve dans chacun des récits une écriture très typée. Marquée d’abord par le refus systématique des dialogues – les conversations comme les monologues intétieurs sont coulés dans la masse du texte au moyen du style indirect libre – elle se caractérise par une syntaxe très complexe, faisant la part belle aux phrases longues, construites par accumulation et dans lesquelles on s’aventure comme dans un univers en expansion. Par endroits des phrases elliptiques, voire constituées d’un seul mot entre deux points. Rupture de rythme. Mais aussi savantes inversions dans l’ordre habituel des mots. Et des répétitions, subtilement orchestrées – et des confusions, parfois, dans l’emploi des pronoms : l’on perd alors un peu le fil de qui dit ou pense quoi. 

Les pronoms… comment ne pas s’attarder sur la première personne, ce « je » si souvent adopté par le narrateur de ces nouvelles mais comme en dérision par rapport au traditionnel « je » romanesque. Le « je » des Sangliers n’est qu’une instance de discours, à peine un indice de « posture narrative ». Les accords des différents adjectifs se rapportant à lui – je suis assis sur un banc – indiquent un masculin, mais qui se réfère moins à l’affirmation d’un caractère sexué qu’à cette neutralité dont notre langue ne fait plus cas dans sa grammaire mais dont elle porte encore des traces – par exemple l’indéfini « on » – trop vite confondues avec le masculin pour cause d’identité de marques.
L’usage qui est fait des pronoms, ajouté à l’absence de dialogues – qui dépossède les personnages de leur paroles – tendent à réduire le « personnage » à une notion littéraire, privée de la pseudo consistance charnelle dont le pare le roman traditionnel.

De la forme passons aux formes… Architecture, géométire, angles engendrés par la rencontre des diverses lignes structurant le décor : l’univers est géométrisé, mathématisé si l’on veut et ce dans le moindre détail. L’on songe bien sûr au Nouveau Roman, tout en percevant un imperceptible je-ne-sais-quoi qui empêche d’assimiler Les Sangliers à cette école littéraire. Comme pour caricatutrer l’environnement de son propre livre, l’auteur a imaginé, dans « Pauline au téléphone », de loger Pauline – la sœur du narrateur – dans un appartement tout en béton et ferraille, où ne figure pas un centimètre carré de textile, pas un coussin, pas une ligne courbe. Est-ce un hasard, un surgissement inconscient, ou bien une référence délibérée, si l’habitante de cette inhospitalière demeure est qualifiée de machine à vivre quand son appartement ressemble si fort à un habitat conçu par un Le Corbusier qui aurait poussé jusqu’à ses confins humainement admissibles sa fameuse expression de « machine à habiter » ?
Même en l’absence de matériaux aussi peu amènes que le béton ou l’acier, les décors des sept nouvelles ont une froideur, une étrangeté qui les poussent hors d’une réalité préhensible et les projettent dans une sorte de dimension abstraite, tout à fait de nature à vous glacer jusqu’au frisson. Mais à point nommé surgissent d’infimes dérapages qui instillent un rien d’absurdité, et suffisent à faire basculer l’ensemble du récit dans une loufoquerie dont on sourit assez aisément. 
L’on pourrait continuer à tourner ainsi autour du fond, et s’étendre sur la symbolique des lieux, des objets et des matières. Et des bêtes – sangliers et poissons. Mais à quoi bon défricher encore un livre qui mérite tout de même un peu de mystère ? 

Question : que valent donc ces propos péri-paraphrastiques, et incomplets par-dessus le marché ! Pour vraiment rendre compte de l’ambiance d’une écriture, la citation est irremplaçable, fût-elle longue – et celle que j’ai tirée de « La Contrebasse », la denrière nouvelle, est très longue. Mais c’est l’une des plus typiques de ces « phrases-univers » qui se déploient tout au long du recueil et qui constituent, peut-être, le trait le plus marquant du style de Véronique Bizot.
Je constate que de l’endroit que j’occupe sur la partie gauche de mon propre banc j’ai vue sur les deux marronniers qui marquent le début de l’allée et, si je n’ai pas croisé les jambes comme il m’a été formellement interdit de le faire par ce jeune, prétentieux et probablement incompétent médecin suréquipé en informatique auquel le vieux Puech m’a vendu avec ce qui lui restait de clientèle vaillante pour se retirer dans cet alpage savoyard où il a commis cette erreur à mon sens magistrale d’acquérir un chalet, j’ai moi aussi relevé le col de mon manteau avant de poser ma main droite sur l’assise du banc et en réalité sur ce livre, que n’a d’ailleurs pas immédiatement identifié comme tel le cerveau qui est relié, prions pour que ça dure, à ma main, laquelle a palpé l’objet puis, eu égard à ce début de torticolis, l’a porté à hateur de mes yeux.

La lecture de ce livre, qui amène à un si haut degré, avec un humour si subtilement grinçant, le travail au corps de la langue et des constituants narratifs du récit, a au moins un effet pervers – peut-être plusieurs mais ne présumons pas de ce que nous n’avons point ressenti : à l’évoquer le chroniqueur finit par s’abandonner à secréter une abondante matière écrite, comme tel coquillage bivalve qui, excité par un grain de sable glissé sous son manteau, développera autour dudit grain un corps nacré. Mais que cette banale comparaison sans doute éventée au jour d’aujourd’hui ne vous incite pas à penser que j’accorde à ma prose le prix de la nacre. Non. C’était juste histoire de donner à mon propos un tour aisément identifiable – mais voilà qu’il s’excède lui-même (mon propos, s’entend) alors qu’il avait à l’origine pour seul objet de dire que Les Sangliers est un recueil étonnant, magistralement déroutant, et qu’avec lui on saisit très vite ce que peut signifier l’exigence littéraire.

isabelle roche

 

   
 

Véronique Bizot, Les Sangliers, Stock, mars 2005, 145 p. – 13,00 €.

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