Prix Renaissance de la Nouvelle 2006, V. Bizot, Les sangliers
L’édition 2006 du Prix Renaissance de la Nouvelle vient de couronner Véronqiue Bizot, pour son recueil Les Sangliers

En Belgique, au cœur du Brabant wallon – à Ottignies-Louvain-la-Neuve très précisément – la nouvelle francophone a trouvé sa terre d’élection ; chaque printemps, certain jour de mai, est décerné là-bas le Prix Renaissance de la Nouvelle. Chaque printemps un nouvelliste est récompensé par un jury franco-belge. Présidé par Michel Lambert – cofondateur du prix avec Carlo Masoni – le jury réunissait cette année Alain Absire, Jean-Claude Bologne, Georges-Olivier Châteaureynaud, Ghislain Cotton, Thomas Gunzig, Marie-Hélène Lafon, Michel Lambert et Claude Pujade-Renaud. Tous écrivains, qui savent ce qu’écrire signifie d’abnégation et d’engagement total. Tous écrivains, qui savent apprécier la qualité d’un style, l’originalité d’une écriture, la finesse d’un maillage narratif – en deux mots l’éclat et la singularité des livres qui sont soumis à leur sagacité.
Le 27 mai dernier, à la Ferme du Douaire, était célébrée la quinzième édition du prix. Michel Lambert, après avoir, dans son allocution inaugurale, remercié tous les partenaires qui ont permis cette année encore de récompenser un nouvelliste de talent, souligne combien la pérennité du prix Renaissance de la Nouvelle est fragile : les subventions qui assurent sa survie ne suivent pas l’évolution du coût de la vie, et au fil des années les sponsors se sont raréfiés. Or la vocation d’un prix littéraire n’est pas seulement de perdurer mais de prendre de l’expansion – une expansion qui devrait tout naturellement découler de la réputation grandissante que ce prix s’est gagnée en quinze années d’existence. Et le président du jury d’inviter toute bonne volonté à se manifester pour apporter un soutien logistique et financier au comité d’organisation… J’ignore quel impact peut avoir ce modeste compte rendu publié sur un site web, un support qui n’inspire guère confiance et n’a pas le prestige de la presse papier. Mais j’espère qu’il relaiera efficacement l’appel de Michel Lambert et que ces quelques mots entoilés permettront à tous ceux qui donnent cher de leur personne pour que ce prix puisse être attribué chaque année dans d’aussi bonnes conditions de glaner ici et là les appuis dont ils ont besoin.
Cette quinzième édition fournit à Michel Lambert l’occasion d’évoquer les fluctuations intervenues au sein du jury – les membres qui l’ont quitté pour raison de santé, ou bien parce qu’ils ne l’avaient rejoint que pour une durée déterminée – et de saluer deux « piliers » qui ont délibéré chaque année depuis la naissance du prix en 1992 : Georges-Olivier Châteaureynaud et Alain Absire. En quinze ans, la nouvelle a gagné du terrain, annonce le président, dans les catalogues des maisons d’édition, les programmes scolaires, les ateliers d’écriture… Soyons sûrs que l’existence d’un prix comme celui-ci y a une part de responsabilité. Couronner des ouvrages de qualité, avoir à cœur de promouvoir de jeunes talents sans oublier les auteurs confirmés… Comment une telle démarche pourrait-elle ne pas provoquer un regain d’intérêt pour la nouvelle ?
Comme l’an passé, poursuivant ainsi sa vocation à découvrir de nouvelles plumes, le jury a choisi un premier livre : Les Sangliers, de Véronqiue Bizot, paru en mars 2005 chez Stock. Mais tandis que le recueil de Fabienne Jacob – Les après-midi ça devrait pas exister – était de facture assez classique et ancré dans un quotidien plutôt banal, Les Sangliers est, selon les mots de Michel Lambert, [un livre] plein d’inventivité, d’une grande virtuosité technique – vituosité technique qui s’exprime dans la trame narrative mais aussi dans la phrase qui porte cette trame et ce qui nous a intéressés aussi c’est le regard de l’auteur, un regard féroce, souvent drôle, cruel aussi. L’auteur nous fait pénétrer dans des univers étranges, très étranges, décalés, absurdes quelquefois.
Puis, afin de donner au public une idée concrète de ce que contient le recueil, Michel Lambert évoque la toute première nouvelle, disant d’elle qu’elle donne le la musical de l’ensemble. Il entreprend ensuite de la résumer, sans omettre de souligner que résumer est trahir, surtout dans le cas du « Clignotant », texte beaucoup plus complexe que pourrait le laisser penser un condensé narratif qui, par définition, passera sous silence les caractéristiques purement formelles – fort singulières et remarquables en l’occurrence.
Sans vouloir tomber dans les travers de certaine presse, prompte à pointer, dans toute manifestation, les présents et les absents pour en tirer ensuite d’hasardeuses extrapolations, il faut bien remarquer qu’aucun représentant de la maison d’édition – Stock, donc – n’était présent pour assister à la consécration de Véronique Bizot. Fort heureusement, l’auteur n’était pas seule à savourer sa joie : avec à ses côtés l’écrivain Christian Oster, elle n’aurait su être en meilleure compagnie…

Invitée à parler de son livre, Véronique Bizot estima la tâche délicate et préféra se prêter au jeu des questions-réponses avec les membres du jury. Et le micro de passer de main en main, d’un bout à l’autre de la longue table derrière laquelle siègeaient les jurés – où manquait, absence notoire, Thomas Gunzig…
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Georges-Olivier Châteaureynaud :
En littérature, il y a des familles, des filiations – on se réclamera, par exemple, de la manière de Balzac, de Zola, ou, pour la nouvelle, de Maupassant ou de Marcel Aymé. J’aurais aimé savoir où vous vous situez par rapport aux grands courants de la littérature et de la nouvelle.
Véronique Bizot :
On a souvent rapproché mes nouvelles de ce qu’a pu écrire Kafka, ou un autre auteur dont j’ai oublié le nom et que je n’ai pas encore lu… Mais l’écrivain dont je me sens proche et qui m’a certainement influencée est Thomas Bernhard. J’essaie en tout cas de m’en démarquer, parce que c’est un auteur dangereux !
Georges-Olivier Châteaureynaud :
Étiez-vous lectrice de nouvelles avant d’écrire ce premier livre ou bien avez-vous instinctivement choisi cette forme pour entamer votre parcours littéraire ?
Véronique Bizot :
Non, je ne lisais pas de nouvelles. Cette forme s’est imposée comme ça… J’ai aussi écrit des textes très différents – par exemple un roman de 300 pages qui est encore à l’état de manuscrit – mais le récit court était vraiment une forme qui me convenait à ce moment-là.
Alain Absire :
Ce qui m’a frappé dans votre livre, dès la première lecture, c’est la présence d’une certaine esthétique architecturale – il est beaucoup question d’architecture dans Les Sangliers, et d’une architcture singulière : une maison pareille à un bloc de béton, vous parlez de ciment, de ferraille… Tout cela forme un véritable fil conducteur tout au long des nouvelles – et peut-être est-ce la manifestation de quelque chose qui vous suivra dans votre œuvre à venir. Cela résulte-t-il d’une volonté délibérée ou bien de surgissements involontaires de votre propre imaginaire ?
Véronique Bizot :
J’ai l’impression, quand je réfléchis à ce que vous dites, que je suis partie d’un lieu pour écrire ces nouvelles. D’un lieu non défini a priori, mais qui néanmoins devient presque le personnage principal ou, du moins, participe activement de ce que sont les personnages. En tout cas ce sont toujours des lieux qui ont un impact très fort sur la psychologie des protagonistes et qui sont assez destructeurs – l’appartement en béton, par exemple, symbolise la dureté de son occupante, Pauline, la sœur du narrateur.
Alain Absire :
Vous dites « destructeur », j’emploierais même le terme de menace ! Le lac est une menace, la maison est une menace… Tous vos personnages sont enfermés, comme prisonniers de cette esthétique – et jusque dans la mort puisque les cendres de la pianiste, Julia, sont contenues dans une urne en forme de pyramide. Mais ce ne sont pas pour autant des textes sinistres : on y sent toujours à l’œuvre un regard plein d’humour et de dérision. Que signifie pour vous le fait d’enfermer vos personnages de la sorte ? Pensez-vous qu’il n’y a pas d’issue ?
Véronique Bizot :
J’installe mes personnages dans le récit à un moment de leur vie où tout a eu lieu pour eux. Je ne prétends pas du tout les amener quelque part, ni leur faire subir une quelconque métamorphose ou les sauver de quoi que ce soit…
Alain Absire :
… et c’est ainsi que le réel dérape. Il y a dans vos textes une extrême étrangeté, mais en même temps on s’y reconnaît parfaitement. D’où une position singulière pour le lecteur.
Claude Pujade-Renaud :
Votre recueil est extrêmement jubilatoire par sa férocité, sa cruauté. Il m’a beaucoup plu et beaucoup intriguée… J’ai été très sensible à ces univers étranges, bétonnés, clos, dans lesquels pourtant il y a la musique, des instruments de musique – un piano, une contrebasse… Comment la musqiue s’insère-t-elle dans ce bétonnage ?
Véronique Bizot :
D’abord je voudrais préciser que la musique est l’art qui m’est le plus étranger. Je ne dirai pas que je « n’aime pas la musique » – d’ailleurs j’en écoute souvent, et de toutes sortes – mais la manière dont « ça se fabrique » est pour moi un des plus grands mystères qui soit. Je pense que j’ai associé la musique à certains de mes personnages justement parce que c’est un art qui m’est étranger et que mes personnages sont très loin de moi – je les connais assez mal et, surtout, je ne veux pas trop les connaître…. Or il leur fallait un métier, ou du moins des goûts artistiques – la musique m’a paru alors tout à fait indiquée.
Marie-Hélène Lafon :
Que connaissez-vous aux bêtes ? Dans cet univers fortement structuré, clos, couturé et menaçant, sont les bêtes. Sangliers, poissons… qui surgissent. Qu’est-ce que ce surgissement, et que disent ces bêtes ?
Véronique Bizot :
C’est une vraie question de psychanalyste ! Je pense que ces bêtes ont à voir avec la destruction – en tout cas pour ce qui est des sangliers. Mais ils sont aussi endurants, solides, ont un odorat extrêmement développé… et ils fouillent la terre – il paraît qu’ils sont capables de distinguer plusieurs variétés de pommes de terre ! Je me suis beaucoup renseignée sur les sangliers, notamment sur Internet (rires).
Ghislain Cotton :
Marie-Hélène Lafon m’a volé ma question ! Je voulais aussi vous interroger sur les sanlgiers, d’autant qu’il n’y a dans votre livre aucune nouvelle intitulée « Les Sangliers », alors qu’il est fréquent de donner à un recueil le titre de la nouvelle la plus représentative…
Véronique Bizot :
Les sangliers, en effet, ne font que passer dans le livre, au détour d’une phrase ici ou là. Mais avoir intitulé mon recueil Les Sangliers permet de suggérer cette idée de saccage, de destruction qui parcourt les textes.
Jean-Claude Bologne :
Avant de poser ma question, je voudrais souligner combien il est rare, en ouvrant un recueil de nouvelles, qu’on se dise « voilà, c’est celui-là qui mérite le prix ». Et c’est ce qui s’est passé avec le vôtre. Votre livre est très marqué par la solitude ; et vos personnages ont en eux un gouffre – mais j’ai le sentiment qu’ils n’ont pas conscience de ce gouffre intérieur et que c’est un regard extérieur qui tout à coup va le leur révéler ; un regard extérieur ou le fait de devoir parler sans savoir s’ils auront une réponse – comme dans la première nouvelle, « Le Clignotant ». Pensez-vous que l’on a tous en soi un gouffre et que l’on peut passer à côté de l’occasion de l’explorer, ou bien s’agit-il vraiment de personnages qui ont un destin particulier ?
Véronique Bizot :
Je ne pense pas qu’ils soient si peu conscients que cela de ce gouffre intérieur – ils en ont tous plus ou moins l’intuition. Les personnages qui débarquent dans mes récits et qui portent ce « regard extérieur » dont vous venez de parler, fonctionnent en effet comme des révélateurs, des miroirs. Il y a des rencontres qui font écho ; mais elles ne se produisent pas par hasard, et dans l’histoire de chacun il y a déjà les germes de ces rencontres.
Jean-Claude Bologne :
Vous pensez donc, comme le personnage de la dernière nouvelle, qu’on ne lit pas un livre par hasard ?
Véronique Bizot :
En tout cas, on ne le termine pas par hasard.
À en juger par la longue file de futurs lecteurs qui, au terme de la cérémonie, défilèrent devant l’auteur munis du recueil tout juste acheté, il était manifeste que cet échange, suivi de la lecture de Jean-Marie Pétiniot (qui avait choisi d’offrir sa voix à « Pauline au téléphone »), avait causé une forte impression sur le public.
Une fois de plus, le jury du prix Renaissance de la Nouvelle a donné la preuve de son exigence littéraire, de son souci de saluer les jeunes auteurs – et, surtout, de son engagement profond, sans faille, dans la promotion de la nouvelle. Souhaitons que les difficultés évoquées par Michel Lambert soient bien vite résolues et que ce prix puisse continuer à être décerné pendant de longues années encore – la littérature le mérite bien !
isabelle roche
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Cérémonie officielle de remise du prix organisée le samedi 27 mai à la Ferme du Douaire, en la ville d’Ottignies-Louvain-La-Neuve. |
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