Alain Absire, Au voyageur qui ne fait que passer
Des nouvelles variées dans leurs thèmes et leur mode narratif mais traversées par une même grandeur de style
Qui est donc ce voyageur que le titre apostrophe, comme pour le cueillir… au passage ? Le lecteur sans doute, qui en effet « ne fait que passer » devant l’étal du libraire, puis dans le livre qu’il lit – passant avec d’autant moins de lenteur quand il s’agit de nouvelles, plus vite traversées qu’un roman… Peut-être, aussi, s’agit-il de l’auteur, qui lui aussi « passe » dans son œuvre le temps de l’achever et la quitte aussitôt pour aller vers la suivante. Avant d’extrapoler et de filer toutes voiles dehors le long de ces mots à errances que sont « voyageur » et « passer », prenons cette dédicace au pied de sa provenance : elle figure en tête d’une lettre tirée de la nouvelle épistolaire « De Sénèque à Lucilius, procurateur de Sicile », où Alain Absire reconstitue un échange de lettres entre le philosophe Sénèque et son disciple Lucilius. Il ne s’ensuit pas de cela que ce texte soit le plus représentatif du recueil – il serait même une sorte de loup blanc : il est le seul à reposer sur des lettres, et c’est celui qui nous emmène aussi loin, tant sur le plan chronologique – nous voilà ramenés au 1er siècle de notre ère… – que philosophique – à travers ces missives sont énoncés et discutés les grands principes du savoir-vivre et du savoir-mourir stoïciens, à grands renforts d’exemples anecdotiques développés par de minutieuses démonstrations. Mais s’il faut lier ces nouvelles par un fil conducteur, c’est indéniablement avec celui du voyage que l’on coulera le premier nœud.
En treize nouvelles on voyage, en effet : depuis le 1er siècle de notre ère, donc, jusqu’au printemps 2007 pour ce qui est de la ligne imaginaire du Temps, et de la banlieue parisienne au Japon en passant par l’Amérique latine, la Russie, l’Afghanistan… pour ce qui est des lieux. Ces prérégrinations saptio-temporelles – les premières auxquelles on s’attend une fois prononcé le mot « voyage » – se doublent de déambulations à travers les genres littéraires : l’on trouve ici représentés la plupart des grands types narratifs ramenés à l’échelle – et aux contraintes de concision, de force ramassée en quelques pages – de la nouvelle : le récit d’enfance (« Le petit Russe »), l’échange de lettres (« De Sénèque à Lucilius, procurateur de Sicile »), la fable aux limites de la féerie (« Le bateau doré de l’amour »), les romans que l’on puise dans le quotidien trop triste des petites gens (« Le bienfaiteur du peuple fourmi », « La Rencontre (de Liouba Andreevna) »)… Et pour nuancer plus finement encore sa palette de couleurs fictionnelles, Alain Absire se plaît à adopter, dans un même récit, plusieurs points de vue, modifiant alors en conséquence le registre de langue en fonction du protagonsite à qui il prête voix – le boxeur ne s’exprimera pas comme le gamin de dix ans qui lui-même n’aura pas en bouche les mêmes mots que la vieille dame flouée du « Bienfaiteur du peuple fourmi ».
Enfin, peut-être histoire de montrer que la littérature de fiction peut s’approprier à peu près tout pour nourrir son entrerpise créatrice, l’auteur – en toute révérence – ne dédaigne pas de reprendre à son compte d’illustres motifs comme le Paradis chrétien dans « L’éternité, la vraie (1) », ou bien de véritables icônes – Michel Strogoff, l’archange Gabriel… – qu’il resitue dans un univers de son cru.
Voyages, donc, dans tous les sens du terme. Outre cette vaste thématique – et la matérialité solide de la reliure… – il y a d’autres liens qui unissent ces textes, ou plutôt des marques semblables de l’un à l’autre et qui les rapprochent à l’intérieur même de leur diversité. Par exemple l’art de développer en peu de pages un récit à la vitesse lente d’une éclosion. La prédilection pour les histoires de rêves brisés, d’illusions trompées à peu de frais et autres effondrements. Une affection particulière pour les petits, les miséreux, les sans-grade de la vie pas forcément sanctifiables et dont les mesquineries et les bassesses sont exposées sans retenue. Ou encore cette écriture singulière qui gonfle la narration comme le vent une voile de navire, en glissant une familiarité, voire une trivialité – « pisser », « baiser »… – au cœur d’une envolée aux tournures élégantes où sont épinglées une ou deux raretés lexicales.
Alain Absire écrit en acteur, endossant plusieurs rôles par l’entremise d’une instance narratrice protéiforme qui lui permet de jouer avec virtuosité du monologue intérieur et du style indirect libre – traversées en eaux profondes d’intériorités diverses, chacune manifestée par des langages différents que l’auteur fait entendre avec cette justesse un peu amplifée propre au théâtre, où les comédiens doivent toujours hausser la voix, même lorsqu’il s’agit pour eux de murmurer, voire de parler à voix blanche. Il me vient à la mémoire une conversation au cours de laquelle Alain Absire disait qu’il abordait la nouvelle comme une merveilleuse opportunité d’expérimentation littéraire, sa brièveté autorisant des prises de risque que ne permet pas un roman. Ce recueil semble en effet marqué au sceau de cette conception ;il a des mines de laboratoire aux parois de verre qui laisserait apparaître toutes les velléités expérimentales de l’écrivain. Et je ne puis quant à moi m’empêcher de penser à une âme errante qui s’essaierait à plusieurs corps avant de choisir celui de sa prochaine incarnation – mais n’y a-t-il pas, entre fantômes et gens de lettres, des affinités singulières et complexes ?
isabelle roche
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Alain Absire, Au voyageur qui ne fait que passer, Fayard, février 2006, 251 p. – 16,00 €. |
