Une poète à Venise – mais pas que: entretien avec Marion Lafage (Incise à Venise)

Une poète à Venise – mais pas que: entretien avec Marion Lafage (Incise à Venise)

L’écriture de Marion Lafage impose des sensations à rebours des vanités et de l’amour de soi. De surcroît, la poétesse met en échec et mat les postulats des poètes illustrateurs – de Venise par exemple. Afin de venir à bout des images, elle fait fondre la langue en l’entraînant non dans l’effacement mais en une forme de plongée discrète mais intense en refusant tout romantisme d’école. Venise devient possible, probable, imminente.

Mais pour une telle poète, écrire est donc nier les évidences et idées toutes faites. Venise existe, en passant de l’illusion subie et exhibée par la propre expérience de celle qui réinvente la poétique de cette ville. Refusant la plate objectivité au sein même des choses (à peine vues ou remarquées), sa langue les creuse afin que sortent des vivants et des fantômes qui, pour elle, ne sont jamais des caricatures : ils durent et existent afin que Venise soit encore ici. Entre beauté et étonnement d’une telle écriture dont, dans son entretien, se décline une trajectoire existentielle, morale et esthétique.

Marion Lafage, Incise à Venise, Encres Vives éditions, 2025.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?
Mon chat lové contre moi qui s’étire et commence à ronronner sous ma main. La perspective d’un nouveau jour à ne pas gaspiller.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils reviennent périodiquement hanter mon écriture comme son socle originel. Je me demande s’ils n’en constitueraient pas le soubassement enfoui. Ils apparaissent dans certaines images récurrentes qui se glissent et se pressent pour remonter au jour.

A quoi avez-vous renoncé ?
A devenir danseuse ou critique de danse, chanteuse lyrique, alpiniste et traductrice polyglotte. A comprendre l’incompréhensible, à étreindre l’hors de portée, à vouloir saisir tous azimuts, aux quêtes d’absolu.

D’où venez-vous ?
D’une planète philosophique superficielle par profondeur.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Le « Faust » de Goethe en édition bilingue. L’Amour comme liberté et attachement.

Un petit plaisir -quotidien ou non ?
Me mettre quelques instants face au soleil en fermant les yeux pour sentir la chaleur colorée derrière les paupières.

Comment définissez-vous votre vision de la poésie ?
Ni lyrique, ni formelle exclusivement. Il s’agirait d’un creusement dans le langage d’une errance personnelle. D’une poche de « connaissance de/en soi » que l’on fore en dérivant, parfois partageable, mais qui ne vise pas d’abord la compréhension de l’Autre. La question de l’adresse n’est pas première. C’est une dimension entre le monde et moi, un retentissement dans les mots de mon immersion en un endroit du monde, une intuition que je dois exprimer, parfois ressentie comme un devoir, une mission, une obligation. Je suis en l’état de poésie l’obligée du monde, de laisser trace de ma vision via la langue. L’enjeu existentiel peut laisser place à un aspect ludique, souvent les deux se mêlent. Une distraction sérieuse que l’état de poésie pour moi.

Quelle est la première image qui vous interpella ?

Je ne me souviens pas d’une première image mais ce qui me vient à l’esprit est une curieuse association qui s’imposa un jour entre une voie d’escalade qui s’appelait « la dominante » et la signification de ce terme en musique (« la note dominante », ou 7ème d’accord majeur). Je ne suis pas musicienne mais quand je me suis trouvée réceptacle de ce double sens du mot « dominante », il a ricoché et résonné fortement en moi, comme un déclic, un petit choc d’étonnement qui m’a permis de m’autoriser plus tard des rapprochements plus audacieux dans les images poétiques, à la fois sur le plan des sonorités, de l’homophonie, mais aussi en reliant des univers disjoints, uniquement parce que cela produisait un sens insolite d’expérimentation in vivo, in media res.
C’est en moi-même que le langage produit l’image dont je reçois de l’extérieur les éléments aléatoires propices à un ébranlement éventuellement « créateur ». Les images fortuites sont souvent les plus marquantes quand elles peuvent d’une manière ou d’une autre, là encore liée au hasard, s’agréger pour venir en produire une troisième. Et ainsi de suite… Recueillir dans l’écriture ces sortes de concordances intimes relève d’un travail poétique, si tant est qu’il y ait travail.

Et votre première lecture ?
“Bécassine alpiniste” et “Tintin au Tibet”.

Quelles musique écoutez-vous ?
Classique et jazz surtout. J’aime l’opéra, la guitare classique, le tango et les trios de jazz piano, contrebasse, batterie comme celui de Tord Gustavsen.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Les œuvres complètes de Tomas Tranströmer (au Castor Astral)

Quel film vous fait pleurer ?
« Les Invasions barbares » de Denys Arcand

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
J’évite de scruter mon image dans un miroir.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A l’inconnu qui réside en chacun, à tous et à personne.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

Valparaiso, la ville des marins, où je ne suis jamais allée.

Quels sont les artistes et les écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Je vais mentionner les principaux qui sont des jalons importants pour moi, dont j’admire le parcours, la trajectoire, l’oeuvre, qui ont compté dans ma formation, comme dans celle de beaucoup d’autres : Apollinaire, Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar, Stieg Dagermann, Nicolas Bouvier, Thierry Metz, pour les écrivains. Nicolas de Staël, Miro, Lee Miller, Poulenc, Billie Holiday, Nina Simone, Forsythe, pour les peintres, photographe, musiciens, chorégraphe. Des vivants dont je me sens proche à des degrés divers pour m’être baignée dans leur écriture : Patrick Laupin, Patrick Dubost, Valérie Rouzeau, Maylis de Kerangal, Virginie Poitrasson, Milène Tournier.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?

Une résidence d’écriture au Pays Basque.

Que défendez-vous ?
Le droit (secret) à la différence.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » ?
C’est une phrase d’une amère clairvoyance, souvent hélas vérifiée.

Que pensez-vous de celle de Woody Allen: « La réponse est oui, mais quelle était la question? »
L’incommunicabilité comme fond tragico-comique des relations humaines.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
 » La vie pour vous a-t-elle un sens ? » Oui, la vie a un sens mais sans doute fort sinueux et dissimulé. L’aphorisme paradoxal qui m’accompagne depuis ma jeunesse et dont la signification à géométrie variable demeure des plus fuyantes (s’ouvrant et se refermant comme un éventail selon les années) est à cet égard celui de Camus: « L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas . »

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 31 mars 2025.

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