Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours
Ce livre réhabilite l’Histoire en tant que récit humain. Hautement polémique, c’est l’oeuvre d’un homme engagé
Considérer l’Histoire du point de vue de ceux qui la subissent plutôt que de ceux qui l’écrivent – ce ne sont pas les mêmes – voilà le projet qu’Howard Zinn a conçu à propos de de l’histoire américaine. Oubliez les présidents, les généraux et les figures mythiques qu’on aime à ressortir pour s’auto-glorifier d’être un si grand pays, les JFK, Martin Luther King, Lincoln, Jefferson… etc. Oubliez les winners et penchez-vous plutôt sur les exclus de la grande odyssée américaine : les Indiens (paix à leur âme), les immigrants miséreux, les ouvriers, les femmes, les Noirs, tous ceux à qui on a donné le fouet ou la matraque pour ne pas avoir su se conformer à leur condition d’exclus. Howard Zinn dépeint leurs luttes, leurs espoirs et leurs défaites depuis 1492, dans un livre extrêmement polémique, que tout bushiste convaincu aura du mal à avaler.
La fresque est passionnante et instructive mais elle est sujette à caution et à méchantes batailles entre historiens. Imprégnée de marxisme, elle délivre un message limpide mais dépourvu de nuances : l’histoire des États-Unis est d’abord celle de l’injuste main-mise d’une classe de privilégiés sur d’immenses ressources naturelles et humaines. Le système américain s’est toujours construit dans et par l’injustice sociale. Si cette perspective aide à comprendre le sort des Indiens, des esclaves noirs et de leurs descendants, elle permet aussi d’expliquer les guerres menées par l’Amérique à l’extérieur de son territoire : rien de tel qu’une bonne guerre pour étouffer les mouvements sociaux nés de la profonde injustice du système ! Ainsi, on apprendra énormément sur ce que l’Amérique triomphante ne dit plus dans ses discours ou ses livres d’histoire : les vérités sur sa révolution bourgeoise, la cruauté de la traite des Noirs, les atrocités commises pendant la conquête de l’Ouest et pendant les guerres extérieures, les motivations peu abolitionnistes de la Guerre de Sécession, l’incroyable intensité des mouvements sociaux pendant la première moitié du XXe siècle… etc.
L’analyse est lumineuse et savamment documentée mais elle appelle beaucoup d’objections. Réduire l’histoire des USA à une lutte entre classes pauvres et classes riches occulte certaines données incontournables : le rôle et la formation de la toute-puissante middle-class est très peu abordé et on aurait aimé qu’à la description des mouvements « progressistes » s’adjoignît une analyse de tous ces mouvements « réactionnaires » qui ont aussi fait l’histoire populaire du pays : mouvements religieux et patriotiques, pro-life, milices, Klu Klux Klan… etc.
Zinn excelle dans l’analyse des crises qui traversent l’Amérique agricole puis industrielle, quand les clivages sociaux apparaissent plus marqués qu’aujourd’hui. En revanche, il semble moins pertinent et plus simpliste après la Seconde Guerre mondiale, quand il réduit l’histoire du pays à une lutte entre ultra-riches et minorités de gauche agissantes. De même, l’évocation de la Guerre froide et de la menace soviétique, qu’il semble juger très légère, n’est pas du tout convaincante. Ce qui ne l’empêche pas d’asséner quelques vérités bien senties sur un système politique faussement dual et sur les années Carter et Clinton, très dures pour les classes populaires.
Il n’y a qu’à lire les commentaires sur le livre, sur quelques sites web américains, partagés entre jubilation et franche hostilité, pour sauter sur l’ouvrage. Ce livre, par son souffle romanesque, réhabilite l’Histoire en tant que récit humain, habité par les convictions de celui qui les écrit. Plus qu’une violente charge contre les USA, il faut y voir un cri d’amour pour les révoltés et un cri d’incompréhension devant une nation si riche et en même temps si injuste à leur égard. Ce livre est l’œuvre d’un homme engagé.
françois rall
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Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone, 2004, 812 p. – 28,00 €. |
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