George Sanders, Mémoires d’une fripouille
En lisant ce récit autobiographique, on retrouve l’élégance qui caractérise le jeu de Sanders
On peine toujours à définir ce qui fait la présence d’un (grand) acteur : le charisme, une forme de noblesse d’âme qui rayonnerait sur la pellicule, un certain désenchantement dans le regard – l’air de ne pas être dupe… George Sanders fait partie de ces acteurs dont le seul nom au générique donne à un film sa raison d’être : bien sûr, certains sont par ailleurs de véritables joyaux cinématographiques, pour ne citer que All about Eve de Mankiewicz ou les films d’Albert Lewin (The Portrait of Dorian Gray, The Private Affairs of Bel Ami…)
Et en lisant ce récit autobiographique, on retrouve l’élégance qui caractérise le jeu de Sanders comme s’il était lui-même l’auteur des reparties cyniques dont des scénaristes inspirés dotaient ses personnages. Sous les jeux de mots, les anecdotes croustillantes et la désacralisation systématique et jouissive de Hollywood pointe néanmoins un désespoir retenu : Sanders, prisonnier de ses propres mises en abîme, refusant en quelque sorte le droit au désespoir, fait tinter dans ces pages la gamme complète du nihiliste virtuose, allant de la méchanceté la plus gratuite à une perplexité sincère. Son préfacier se sent même obligé d’excuser les commentaires racistes qui visent les Japonais : il est vrai que Sanders n’y va pas de main morte…
Dans son récit du tournage de Voyage en Italie il brosse un portrait désopilant du couple Bergman-Rossellini où il ne donne pas le beau rôle au réalisateur italien, lequel – sorte d’excentrique caractériel – entraîne avec insouciance tout le monde dans sa chute. Et avec le même amusement, Sanders raconte le temps où il était le chien-chien de Zsa Zsa Gabor.
Pour justifier son refus d’agir en faveur des soldats au moment de la Seconde Guerre mondiale, alors que tout Hollywood s’agitait dans un délire patriotique, Sanders répondit Parce que je suis une merde. Pirouette qui lui permettait d’endosser sans plus s’en offusquer son masque de misanthrope raffiné, atterré par le manque d’imagination des journalistes venus chercher leur ration de muflerie :
– M. Sanders, que pensez-vous des femmes intellectuelles ?
– Cela existe ?
– Pensez-vous qu’une femme devrait se faire belle avant le petit déjeuner ?
– Cela ne me viendrait jamais à l’idée de regarder une femme avant le petit déjeuner.
Néanmoins, la lucidité n’est pas un antidote, c’est bien connu, mais plutôt un billet assuré pour la solitude : Sanders dresse son portrait d’homme seul, sans patrie et sans idéaux, avec l’élégance d’en rire alors que ses propos sont d’une noirceur glaçante. Loin de l’angélisme débile de bon nombre d’acteurs, il considère le comédien comme un être pervers qui use sa jeunesse et sa santé à plastronner et pérorer, aliéné de la réalité, insincère dans ses relations, un paon à la cervelle embrouillée courant éternellement après l’arc-en-ciel de son narcissisme pernicieux.
Crachant sans scrupule dans la soupe qui le nourrissait grassement, Sanders essaya sans succès de fuir Hollywood en se lançant dans les affaires. À la même époque sa dernière femme, Benita, mourut d’un cancer. Sanders déclina physiquement et mentalement jusqu’à son suicide à Barcelone. Avant de partir, il prit cependant la peine de souhaiter bon courage à tous ceux qui restaient dans cette charmante fosse d’aisances qu’il quittait par ennui…
sarah cillaire
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George Sanders, Mémoires d’une fripouille, PUF coll. « Perspectives critiques », mai 2004, 360 p. – 21,00 €. |
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